Affichage des articles dont le libellé est Amérique Latine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Amérique Latine. Afficher tous les articles

lundi 22 août 2016

Ce qui nous attend

Source de l'article ici : Le Saker francophone

Une guerre froide au service d’une guerre géo-économique

Jérôme Bosch "enfer"

Par Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff – Le 12 août 2016

Aujourd’hui, un quart de siècle pourtant depuis la dissolution de l’Union soviétique, la guerre froide ressurgit et représente une menace croissante pour la paix mondiale. La tentative en cours de se servir de l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour compléter l’encerclement militaire de la Russie et le pivotement des États-Unis vers la région Asie-Pacifique pour y préserver leur statut de maître du jeu, notamment en mer de Chine, sont perçus comme les sources immédiates de cette résurgence d’une guerre froide qu’on pensait disparue à jamais.

Aucun secret n’entoure d’ailleurs la volonté de Washington de faire grimper les tensions. Au fil des jours, les annonces se suivent pour réaffirmer la présence active de l’OTAN en Europe, et en particulier dans les pays limitrophes de la Russie. Cela se traduit par la création de nouvelles bases militaires, l’installation de systèmes avancés de radars et de missiles de portée moyenne pouvant être équipés d’une charge nucléaire, et le stationnement prochain de bombardiers stratégiques B52 dans les bases aériennes européennes de l’OTAN. Le tout se déploie dans le contexte de manœuvres militaires incessantes. Un bon exemple est fourni, entre autres, par l’exercice Anaconda-16 qui a été le plus important déploiement de forces étrangères en Pologne depuis la Seconde Guerre mondiale. Un rythme tout aussi soutenu s’observe également dans les vols de reconnaissance à caractère intrusif et les manifestations ostensibles de la présence des navires de guerre des États-Unis et de leurs alliés au large des eaux territoriales russes ou encore en Méditerranée orientale.

Ces démonstrations de force inspirées par « la stratégie du bord du gouffre » sont dépeintes toutefois par la presse occidentale conjurée comme constituant uniquement une réponse « légitime » à une menace russe (supposée et jamais démontrée) contre les pays baltes et la Pologne. La Russie serait l’agresseur et l’OTAN la victime qui tenterait de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il en va de même pour la tournure prise par les événements en Ukraine, après le renversement du gouvernement Yanoukovitch, où absolument tout « relèverait d’une ingérence russe intolérable ». Dans le cas de la Chine, elle juge de la situation comme si l’enjeu de la liberté de navigation se limitait au « droit » des vaisseaux de guerre américains de patrouiller dans les eaux de la zone économique exclusive de 200 milles de la Chine, ou encore de « contrôler » les eaux du détroit de Malacca qui est une artère vitale pour l’économie chinoise.

La presse occidentale encadre de la sorte les faits et les événements dans une toile de fond où peu de place est laissée à des analyses plus équilibrées de situations en voie de devenir rapidement explosives. Et relègue dans le purgatoire des théories du complot les tentatives de prise de distance critique avec une narration dominante. Cette narration, concoctée principalement par des cercles de réflexion américains, est d’ailleurs bien servie par la concentration de la propriété des médias de masse ; la proximité des rédactions avec les gouvernements respectifs, notamment dans la couverture des questions internationales ; la dépendance excessive à l’égard des sources d’information dites reconnues ; et par l’homogénéité mentale des journalistes travaillant dans ces médias de masse, des journalistes qui sont eux-mêmes les cibles des stratégies de persuasion qu’ils relaient.

Les points de vue sur les causes de la résurgence de la guerre froide varient évidemment beaucoup. Celui des médias de masse est le plus souvent simplificateur et moralisateur. Il laisse sous-entendre que la source des tensions serait la persistance d’une sourde lutte entre le mal (autoritarisme et corruption) et le bien (économie de marché et liberté démocratique). Pour leur part, les points de vue qui se situent à la marge, en nuance ou en opposition à cette narration dominante, tendent surtout à invoquer le poids dominant de l’histoire, de la géographie ou encore des choix politiques faits sous la pression d’intérêts étroits d’ordre économique ou financier.

Ces facteurs jouent bien entendu dans la situation actuelle. L’explication de la reprise de la guerre froide ne peut pas toutefois se réduire à la constatation, si juste soit-elle, que la montée des tensions sert bien les intérêts du complexe militaro-industriel des États-Unis, notamment par la restauration d’une « menace russe » plus convaincante qu’une menace terroriste, réelle, mais restreinte, pour justifier des énormes budgets d’armement. Elle ne peut pas non plus se limiter aux seules considérations géostratégiques inspirées plus ou moins par les théorisations de géopoliticiens comme Mahan, Mackinder ou Spykman.

Une part de l’explication est, certes, dans le « problème » que pose à la volonté de suprématie des États-Unis la singularité de la position géographique de la Russie, située en plein dans le  heartland  ou pivot géographique de l’histoire du monde, la montée en puissance de l’Allemagne en Europe et la possibilité d’un partenariat germano-russe orienté vers l’Eurasie. Le projet chinois des routes de la soie ne passe pas non plus inaperçu ces temps-ci à Washington qui y voit le premier pas concret vers la formation d’un bloc sino-eurasien. C’est ce « problème » qui a poussé, dans les années 1990, Zbigniew Brzezinski à prôner, au nom de la défense de la prépondérance mondiale des États-Unis, l’endiguement, d’une part, de toute tentative de la Russie de retrouver son statut de grande puissance et, d’autre part, la vassalisation de l’Europe par le biais de relais politiques et médiatiques acquis à l’atlantisme sur le continent. Les États-Unis se seraient réservé ainsi le rôle d’arbitre clé des relations de pouvoir au sein de l’espace eurasien qui lui avait été ouvert par le démantèlement de l’Union soviétique. Le redressement de la Russie sous Vladimir Poutine, l’affirmation de la puissance chinoise et l’échec des politiques néoconservatrices adoptées après les attentats du 11 septembre 2001 rendront cependant irréalisable la « doctrine » Brzezinski.

Au lieu de tenter de contrôler le cœur du continent eurasiatique, Les États-Unis choisiront plutôt d’asseoir leur suprématie sur leur position de force dans le système financier international et dans le domaine des nouvelles technologies. Ils miseront principalement sur la conclusion de traités commerciaux bilatéraux, où ils feront jouer à leur avantage l’inégalité de puissance entre eux et leurs partenaires pour imposer des éléments de conditionnalité politique. Cette approche leur permettra de contrer, ici là, les tentatives d’intégration économique régionale initiées à leur insu et d’ouvrir la voie à des traités interrégionaux jugés plus appropriés pour la poursuite de leurs intérêts en matière de politique économique et extérieure. Le rôle d’arbitre des relations de pouvoir à travers le monde que s’attribueront les États-Unis deviendra vite indissociable de leur volonté de soumettre les pays signataires de ces traités aux intérêts d’un système économique que ces mêmes États-Unis auront inlassablement mis en place dans le monde et dont ils seront les bénéficiaires presque exclusifs.

L’exercice de l’hégémonie transitera donc principalement par l’instauration du néolibéralisme à travers le monde. La pression impérialiste jouera à fond dans la conclusion de ces traités commerciaux. Destinés officiellement à assurer un bon environnement  pour les affaires dans le cadre du processus d’internationalisation de l’économie, ces traités serviront avant tout à conforter des mécanismes essentiels de l’ordre impérial américain, à savoir la primauté du système financier américain, le statut de monnaie mondiale du dollar, l’application extraterritoriale des lois américaines, la reproduction des standards américains dans la réglementation sur la propriété intellectuelle et la multiplication de mécanismes privés de règlement des litiges commerciaux qui marginalisent le rôle des gouvernements nationaux dans les orientations économiques des pays.

La pression impérialiste jouée à fond ira jusqu’à la déstabilisation des « pays récalcitrants » plus faibles. Celle-ci passera par les voies bien connues maintenant de la remise en question du caractère démocratique des élections et de la légitimité du pouvoir en place, du soutien organisationnel et financier de la contestation intérieure, des accusations de manquements au respect du droit de la personne ou de corruption dans les rouages de l’État et de pressions économiques de toute sorte. Dans le cas des pays jugés plus difficiles à ébranler, comme la Russie ou la Chine, la stratégie sera plutôt celle de l’endiguement et de la création de menaces dans leurs zones frontalières. On peut penser ici à l’agitation entretenue dans le Caucase, au renversement de gouvernement en Ukraine en 2014 ou encore à l’exploitation du séparatisme ouïghour dans le Sin-Kiang ou à la création de tensions en mer de Chine du Sud.

En Amérique latine, terrain d’essai des politiques de l’impérialisme néolibéral, Washington et ses alliés locaux réussiront, en exerçant leur influence sur le pouvoir judiciaire « indépendant » et les médias conjurés, à renverser des gouvernements (coups d’État au Honduras en 2009 et au Paraguay en 2012 et processus politique de destitution de la présidente brésilienne Dilma Rouseff en 2016). Ils pourront aussi paralyser de la même manière des gouvernements qui cherchaient à renforcer la démocratie et la justice sociale (entre autres, l’Argentine, lors de la présidence de Cristina Fernández et le Salvador, lors de celle de Sanchez Cerén). La subversion ainsi mis en œuvre dans son pays amènera le politologue argentin Edgardo Mocca à écrire qu’une question de fond est en train de se poser « sur le rôle du pouvoir judiciaire dans la démocratie argentine, parce que s’accumulent les éléments qui induisent à penser que la corporation judiciaire s’est convertie en un des piliers de la restauration néolibérale, sur un pied d’égalité avec les chaînes d’information monopolistiques, dans une distribution intéressante de rôles : les médias construisent la carte des bons et des méchants dans la politique argentine et quelques juges traduisent cette cartographie en fautes relevant de la justice ». Cette critique se retrouvera partagée également par Raúl Zaffaroni, un ex-juge de la Cour de suprême de justice de l’Argentine.

En fait, l’hégémonisme des États-Unis et le néolibéralisme se renforceront mutuellement, en permettant, une fois la menace d’un système socio-économique alternatif effacée, de rétablir le pouvoir et les revenus des monopoles et de la grande entreprise, et par ricochet des oligarchies financières et industrielles des pays « développés » (autrement dit la triade constituée par les États-Unis, le Japon et l’Union européenne), dont l’influence déjà déterminante au sein des systèmes politiques nationaux croîtra encore. D’immenses revenus provenant du reste du monde seront drainés vers ces mêmes pays, et principalement les États-Unis, sous la forme de « rentes ». Les processus d’internationalisation de l’économie et de la transnationalisation des firmes occidentales deviendront ainsi cruciaux pour ces oligarchies qui se rallieront sans réserve au néolibéralisme globalisé. Il s’agira dès lors pour elles de préserver à tout prix les intérêts de ces firmes (et les leurs) dans la gestion du marché mondial.

Conjugué au pluriel depuis ses origines, l’impérialisme évoluera vers une forme plus collective où les États-Unis agiront comme les défenseurs de ces « intérêts communs » partagés avec leurs alliés subalternes, soit les autres membres du G7. Ce dernier sera érigé en directoire du monde. Dans cet arrangement, les alliés subalternes accepteront de se contenter d’un partage inéquitable des avantages qui pouvaient en être tirés, leurs oligarchies nationales considérant que « les avantages procurés par la gestion du système mondialisé par les États-Unis pour le compte de l’impérialisme collectif l’emportaient sur ses inconvénients. »


Le rêve (et le cauchemar) d’un retour à un monde unipolaire

S’inscrivant désormais dans le rôle de gendarme musclé de cette mondialisation néolibérale, Washington s’arrogera le droit d’intervenir un peu partout sur la planète, recourant aussi bien à son immense toile de réseaux d’influence et de relais dans les pays cibles qu’à la force brutale. Le bilan de ces dernières décennies est particulièrement lourd avec les diverses tentatives de changement de régime, les invasions de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Libye. Le fait est qu’au cours de la brève période d’unipolarité qui suivit la disparition de l’« ennemi » soviétique et de la menace communiste, les États-Unis se sont mis à considérer leur hégémonie comme un fait irréversible et que ce point de vue continue de dominer la pensée politique américaine. Cet état d’esprit se perpétue nonobstant le changement du rapport des forces dans l’arène économique mondiale  ; l’échec patent du néolibéralisme dans la résolution à long terme du problème du réinvestissement profitable du capital dans l’économie réelle, qui mine les économies avancées depuis les années 1970  ; et la perte de crédibilité de plus en plus marquée des milieux dirigeants auprès des populations, comme on peut le constater dans le cas des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres pays de la triade.

L’inflexibilité demeure le mot d’ordre dans la poursuite des politiques impérialistes. Elle a deux sources principales. La première est la rigidité du nouvel ordre légal international qui s’est implanté au fil des différents accords bilatéraux et multilatéraux sur le commerce, les investissements et la propriété intellectuelle. Ces accords et le « sanctuaire » qu’ils ont créé pour les intérêts financiers − afin de les protéger des décisions politiques − ont subordonné les États à ce nouveau droit. Dans la vie sociale réelle, l’effet a été de vider la démocratie libérale et représentative de son contenu, en ne conservant finalement que son aspect formel.

Contrairement au capitalisme de l’ère industrielle − qui pour survivre et conserver le pouvoir finissait par accepter de négocier des réformes sociales avec les forces syndicales et politiques − l’actuel système écarte tout changement ou transformation du modèle économique. Il révèle ainsi sa nature profondément antisociale et commence de ce fait à susciter des inquiétudes chez des économistes de renom et dans des médias spécialisés s’adressant aux chefs d’entreprises. La rétro-alimentation mutuelle entre gouvernants et gouvernés est pratiquement au point mort et la propension des gouvernants à se conformer aux dogmes sous-jacents du modèle économique dominant joue nettement au détriment de la pertinence sociale des politiques adoptées.

Comme dans le cas des monarchies absolutistes de droit divin, l’espace laissé à la négociation et au donnant-donnant est désormais trop réduit pour permettre que des réformes favorisant les économies et les sociétés réelles se fassent jour. Et cette impasse se reflète autant dans la vie politique et sociale des pays du bloc occidental que dans leurs rapports avec les pays perçus comme récalcitrants.

La seconde source est l’homogénéité mentale des titulaires des emplois supérieurs dans les sphères politiques, économiques, médiatiques et académiques. Cette homogénéisation est le fruit d’un envahissement déterminant de ces sphères par les idées néolibérales au cours des dernières décennies. Pendant trop longtemps, les formations reçues et les critères de sélection ont ainsi joué à l’avantage d’un type de profil de candidats. Et aujourd’hui, cette homogénéisation mentale nuit à toute remise en question des fondements du néolibéralisme, à l’exploration de solutions de rechange s’éloignant de ces fondements et donc à la souplesse dans la négociation tant dans le domaine des relations et des rapports sociaux que celui des rapports internationaux.

Cette inflexibilité, dans un contexte d’instabilité hégémonique croissante, a pour conséquence des comportements internationaux des États-Unis et de leurs alliés subalternes de plus en plus en porte-à-faux avec la réalité. Une des manifestations est la dysharmonie qui s’installe dans des parties de leur système d’alliances dans le monde.

Une certaine griserie née des « vapeurs » de l’unipolarité, qui commenceront d’ailleurs à se dissiper rapidement vers le début de 2013, peut expliquer dans une certaine mesure le laxisme des États-Unis dans le maintien de la discipline au sein de leurs alliés. Mais à bien considérer les choses, ce laxisme peut aussi s’expliquer par les transformations imposées par la dualité totalitarisme néolibéral et hégémonisme américain qui peut être source de contradictions.

La défense à tout prix de l’unipolarité, les failles de la discipline dans le camp des alliés et les comportements très téméraires qui en ont découlé au Proche-Orient, en Afrique du Nord ou à la périphérie de la Russie et de la Chine ont permis de créer un chaos bien planifié et utile à l’impérialisme dans les relations internationales et la gestion à court terme et à courte vue des contradictions politiques, économiques et sociales générées par le totalitarisme néolibéral. Cette gestion est par exemple bien servie par la création et l’exploitation sans fin de tensions dans le monde qui peuvent être vues comme fournissant une soupape externe aux pressions sociales internes. Quant à la logique propre à la dynamique de l’impérialisme, le chaos dans lequel s’enfonce par exemple le Moyen-Orient en témoigne éloquemment. Les invasions de l’Irak et de la Libye, la déstabilisation de la Syrie, l’ouverture politique à l’endroit de la confrérie des frères musulmans en Égypte et ailleurs, le soutien apporté aux régimes confessionnaux et rétrogrades ont pour le moins compliqué et retardé considérablement l’émergence d’un monde arabe plus stable et plus développé, autrement dit l’émergence d’un pôle arabe dans un monde évoluant vers la multipolarité.

Ce qui est toutefois plus certain en ce moment, et ce, bien au-delà des avantages tactiques et des victoires à la Pyrrhus gagnés dans ce chaos, est l’ensemble des risques énormes encourus par la paix régionale et mondiale. On peut penser ici aux agissements du président Erdogan en Turquie, un pays membre pourtant de l’OTAN, avec son projet de reconstitution de l’Empire ottoman, son appui aux rebelles radicaux en Syrie et sa répression sanglante contre les Kurdes sur le territoire national  ; ou encore à la poudrière créée par le « changement de régime » en Ukraine et la formation d’un gouvernement dominé par une alliance entre des oligarques à l’origine des problèmes du pays, des ultranationalistes et des néonazis de souche récente ou ancienne. Et que dire de la politique suivie par la famille royale d’Arabie saoudite ? Elle finance le terrorisme et se sert d’un mouvement politico-religieux, le wahhabisme, pour déstabiliser des sociétés qui se veulent un peu laïques ; elle provoque ouvertement des conflits, comme en Syrie ou au Yémen, et s’acharne à faire monter les tensions avec l’Iran, quitte à précipiter toute la région dans la guerre. Il en est de même d’Israël qui est profondément engagé dans la confrontation avec l’Iran et qui participe à la déstabilisation en cours de la région, se payant de surcroît le luxe d’ignorer des décennies de condamnations et de critiques pour ses politiques d’expansion territoriale et de répression brutale du peuple palestinien.

Il n’y a rien donc de vraiment surprenant dans la mise en garde lancée récemment par Ted Galen Carpenter, membre important du très conservateur Institut Cato et collaborateur du National Interest, selon laquelle « il était temps d’élaguer le réseau d’alliances envahissantes de l’Amérique ». À son avis, c’était une tâche qui n’avait pas été remplie par l’OTAN à la fin de la guerre froide et qui était devenue désormais urgente. Deux types de pays alliés auraient dû être « élagués » : des alliés comme les pays baltes, trop petits, sans importance stratégique sur le plan économique pour les États-Unis et hypothéqués de surcroît par de mauvaises relations avec la Russie  ; et les alliés devenus « odieux » à cause de leurs politiques nationales et régionales, allant de l’Arabie saoudite à la Turquie, en passant par l’Égypte et Israël.

Cependant, cet « élagage » ne se fait pas et ne se fera pas non plus dans un avenir proche. Bien au contraire, les États-Unis continuent par exemple de recruter ou de chercher à recruter dans leur camp le plus grand nombre possible de pays voisins de la Russie, sans tenir compte des intentions politiques cachées ou non de ces nouveaux alliés. Et ce, même si, en cas d’un grave incident frontalier provoqué à l’insu de Washington, tout acte de guerre risquait de se transformer en conflagration nucléaire le temps d’un éclair et tout affrontement régional de se muer rapidement en conflit mondial.

Aux yeux d’un bon nombre d’observateurs, Washington laisse nettement l’impression de ne pas pouvoir ou de ne pas vouloir imposer à ses alliés la discipline impériale dans le délicat domaine des gestes qui peuvent mener à la guerre. Cette discipline repose depuis des millénaires sur le principe que les intérêts des alliés et des vassaux devaient se subordonner sans faute à l’intérêt suprême de l’empire. Même si, séduisantes de prime abord, les distinctions entre les différentes formes d’hégémonisme et d’impérialisme ne suffisent pas à expliquer la rupture avec ce principe.

Au vu de la réaction fortement négative d’Israël et de l’Arabie saoudite à l’abandon, par l’administration Obama, du président égyptien Hosni Moubarak en 2011, il devient difficile d’écarter l’hypothèse qu’un monde unipolaire convenait finalement à un bon nombre d’alliés des États-Unis. Il leur offrait après tout un cadre qui facilitait la réalisation de leurs propres ambitions régionales. Ces alliés n’ont donc aucun intérêt, ni d’ailleurs aucune intention, de perdre les avantages que leur générait l’unipolarité. Ils continuent donc d’agir témérairement selon un scénario dépassé, en provoquant ou en alimentant des confrontations politiques ou militaires. Un retour à la guerre froide peut donc paraître avantageux à plusieurs d’entre eux.

Dans un récent article intitulé « Des États-Unis, toujours plus instables », le sociologue Immanuel Wallerstein s’est penché sur l’instabilité qui n’est plus l’apanage des pays dits du « Sud » et qui se propage maintenant aussi dans les sphères sociale et politique des États-Unis. Il y affirme que parallèlement, l’autorité des États-Unis dans le monde n’a fait que décliner. « En réalité , écrit-il, ce pays n’est plus hégémonique. Les mécontents et leurs candidats l’ont noté, mais estiment ce phénomène réversible, ce qu’il n’est pas. Les États-Unis sont désormais considérés comme un partenaire mondial faible et incertain. On ne parle pas ici seulement du point de vue d’États, comme la Russie, la Chine et l’Iran, qui se sont fortement opposés par le passé à la politique américaine. On parle désormais d’alliés supposés proches, Israël, l’Arabie saoudite, la Grande-Bretagne ou le Canada. Sur une échelle mondiale, la confiance dans la fiabilité des États-Unis sur la scène géopolitique est passée de chiffres proches des 100 % pendant l’âge d’or à des niveaux bien plus bas. Cette tendance se confirme de jour en jour ». Le jugement sévère porté par Wallerstein semble bien confirmé par les faits, avec les virages et changements de la politique extérieure de la Turquie après l’étrange tentative de coup d’État du 19 juillet 2016.

Cette dégradation n’a pas échappé au diplomate féru d’histoire qu’est le ministre des Affaires étrangères de la Russie, Serguei Lavrov. Se référant aux changements importants en cours sur la scène internationale, il a rappelé, le 1er juin dernier, que de nouveaux centres de développement économique et d’influence étaient en voie d’émerger et de se renforcer, notamment dans la région Asie-Pacifique, et a souligné le phénomène extraordinaire que représentait la transformation de l’Europe « en une région qui n’irradie plus le bien-être traditionnel, mais l’instabilité. »

« L’irradiation » de l’instabilité à partir de l’Europe est générée sans doute par les effets pervers du modèle socio-économique et politique de l’Union européenne (UE) et par l’incapacité des acteurs principaux de cette union, en particulier l’Allemagne et la France, de s’opposer aux politiques téméraires de Washington. À cela s’ajoute cependant aussi le refus de commencer à accepter que l’hégémonie néolibérale et l’unipolarité soient maintenant des choses du passé et que le monde soit désormais engagé dans une transition qui peut devenir une période d’incubation de la multipolarité, ou du polycentrisme comme disent les Russes.


Guerre froide et guerre psychologique pour livrer la bataille géoéconomique ?

La présidente « suspendue » du Brésil, Dilma Rousseff, déclarait récemment que l’émergence du groupe des BRICS (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud) avait été un événement sans précédent dans les affaires internationales, une apogée du point de vue des processus multilatéraux et de la construction d’un monde multipolaire. Pensant probablement aux pays de la triade, elle a ajouté aussi ces mots : « nous savons que cela a fait peur à quelques pays. »

Si, comme Wallerstein le souligne, l’impérialisme américain n’est déjà plus dominant, alors le combat à « la vie et à la mort » contre toute solution de rechange socio-économique au projet néolibéral nous permet de comprendre l’urgence mise par Washington et ses alliés de l’OTAN d’abord dans la création d’un spectre, celui d’un  ennemi stratégique commun ; ensuite dans le déchaînement d’une guerre froide, assimilable à une marche forcée politique et idéologique, en vue de contraindre le monde occidental à la cohésion  ; et enfin dans la fabrication de « justifications » pour le matraquage idéologique, la répression policière, l’intervention directe ou l’ingérence et la subversion, dans le but d’éradiquer toute solution de rechange socio-économique − qu’elle soit nationale, régionale ou internationale, capitaliste ou non − qui répondrait aux besoins sociaux et économiques légitimes des peuples.

Le Cubain Fabián Escalante Font nous fournit une bonne piste pour comprendre cette réalité complexe quand il fait remarquer que le concept de « guerre psychologique » a commencé à se former aux États-Unis à la fin des années 1940, avec le début de ce qui sera appelé un peu plus tard la « guerre froide ». C’est précisément en 1951 que ce concept va figurer pour la première fois dans le dictionnaire de l’armée américaine sous la définition suivante : « La guerre psychologique, c’est l’ensemble des actions entreprises par une ou plusieurs nations à l’aide de la propagande et d’autres moyens d’information, orientés vers des groupes ennemis, neutres ou amis de la population, pour influencer leurs idées, sentiments, opinions et comportements, de sorte qu’ils soutiennent la politique et les objectifs de la nation ou d’un groupe de nations auxquelles sert cette guerre psychologique. »

Tout cela devient encore plus compréhensible si nous y intégrons le concept qui est de plus en plus à la mode, et qui est en fait une resucée d’une vieille pratique de Washington : « faire la guerre par d’autres moyens ». C’est d’ailleurs à peu près le titre (La guerre par d’autres moyens) d’un livre récent de R.D. Blackwill et J.M. Harris, deux piliers importants du courant néoconservateur. L’ouvrage a fait l’objet d’éloges dans la revue du Council of Foreign Relations (CFR), grand creuset des politiques impérialistes, s’il en est.

Le CFR s’empresse d’y souligner en premier lieu que l’expérience combinée des deux auteurs en matière de politique internationale, acquise dans les administrations républicaines et démocrates, les autorise à demander au gouvernement des États-Unis de porter au comportement géo-économique un intérêt égal à celui accordé à la coopération en matière de sécurité dans les relations avec les pays alliés et partenaires, et d’utiliser, par exemple le fait que les États-Unis soient une « superpuissance énergétique » pour venir en aide à des alliés, comme la Pologne et l’Ukraine, et pour veiller à ce que l’Accord de partenariat transpacifique (TPP) et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TIIP) « servent à équilibrer les politiques géo-économiques de la Chine et de la Russie ».

Pour sa part, Julian Snelder adopte un ton plus détaché dans son compte rendu du livre. Il constate que le propos de Blackwill et Harris n’est pas tant de demander aux États-Unis d’abandonner leur rôle mondial que de les inciter à le jouer « avec une stratégie qui maximise les intérêts américains par le commerce, les finances et les investissements ». Il rapporte à ce sujet quelques citations qui sont intéressantes, même si elles n’apprennent rien de vraiment nouveau, comme « la course au leadership en Asie se dispute fondamentalement dans le domaine économique », ou encore « Washington porte encore trop rapidement la main à son pistolet au lieu de son portefeuille, dans la résolution des problèmes extérieurs ».

Snelder fait noter également le lien entre le titre ou le contenu du livre et les thèses d’Edward Luttwak, faucon bien connu, qui peuvent se résumer, entre autres, dans sa paraphrase de Clausewitz, où il affirme que la géo-économie est « la continuation des anciennes rivalités entre des nations par des moyens industriels ». Snelder fait remarquer aussi que les adversaires identifiés dans cette confrontation géo-économique sont la Chine, la Russie et d’autres États capitalistes, dans lesquels les gouvernements nationaux sont les principaux acteurs dans le champ des affaires. Il souligne à ce sujet que Blackwill et Harris estiment que les banques de développement de la Chine (CDB) et du Brésil (BNDES) permettent « de faire de la diplomatie avec le capital à une échelle en grande partie inégalée à l’Ouest. »

À l’argument que le commerce, les finances et les investissements devraient servir d’armes, et qu’à ce chapitre les États-Unis auraient manqué de vigilance, Snelder réplique que « Cuba et l’Iran sont probablement un désaccord (avec cet argument). Les sanctions sont parmi les outils géo-économiques les plus puissants utilisés par les États-Unis, avec des effets dévastateurs », et il ajoute que même les auteurs de  War by Other Means  [La guerre par d’autres moyens, Ndlr] mentionnent que les États-Unis ont été le pays qui a, en réalité, le plus recouru aux sanctions, en quelque cent vingt occasions au cours du siècle passé. En remontant un peu le fil de l’histoire, Snelder aurait pu penser aussi au traité de Versailles (1919) et à l’hostilité profonde affichée à l’encontre de l’URSS (et des autres pays socialistes par la suite) qui s’est concrétisée fondamentalement sur les terrains économique, commercial et technologique. L’intention était d’empêcher un développement économique harmonieux de ces pays en bloquant leur intégration au commerce international. Cette approche est toujours là. La politique de la canonnière de l’Empire britannique ne fait que se poursuivre sous une forme plus sophistiquée.


Comme autrefois l’impérialisme capitaliste est la question centrale

La mobilisation pour la paix s’impose plus que jamais. Un nombre toujours croissant de militants politiques et sociaux d’Europe, des États-Unis et d’ailleurs concentre ses efforts dans ce sens. Ces militants proviennent d’horizons différents, mais ils ont en commun le fait d’avoir pris acte des ravages passés et présents du libéralisme économique sans frein. Ils savent que ce libéralisme économique, au fil de ses différentes phases à partir du XIXe siècle, a toujours conduit à des conquêtes impérialistes et à la rapine coloniale au Sud, et à leur contrepartie au Nord qui est l’implantation d’un système rentier et parasitaire destructeur de la société. Ils savent aussi que ce libéralisme économique débridé a été à l’origine de conflits en Europe et de deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945). Et la réalité quotidienne aidant, ils ont conscience d’autant plus que le libéralisme économique sans retenue ne peut aller qu’en approfondissant une fracture sociale déjà béante dans tous les pays du monde et mener ainsi inéluctablement à une forme nouvelle de féodalisme, telle que décrite notamment dans les travaux de Michael Hudson.

Les politiques provocatrices des États-Unis et de l’OTAN, et les positions insensées adoptées par les dirigeants de certains pays alliés d’Europe et du Moyen-Orient peuvent facilement acculer l’humanité au bord de l’abîme d’une nouvelle guerre mondiale, cette fois avec des armes nucléaires. Selon un témoin de poids de la guerre froide, le général à la retraite George Lee Butler, ancien commandant des forces stratégiques des États-Unis de 1991 a 1994, le recours à ce type de comportement dans les relations internationales n’a pas de justification militaire ou politique, parce que la guerre nucléaire en gros, celle du type que lui et ses collègues anticipaient, planifiaient et simulaient dans des exercices, « rendrait impossible la vie telle que nous la connaissons, des milliers de millions d’êtres humains, d’animaux, tout le vivant en fait, périraient dans des conditions d’extinction pires que celles imaginées ».

Aujourd’hui, l’anti-impérialisme est redevenu la question centrale dans la lutte contre le capitalisme réellement existant et les oligarchies nationales mondialisées et mondialistes, et ce, pour la survie des sociétés et l’équilibre écologique de la planète. Nous reviendrons sur l’impérialisme et le capitalisme global dans des articles qui suivront.


Alberto Rabilotta est un journaliste canadien indépendant, ancien correspondant au Canada des agences Prensa latina (PL) et Notimex (NTX).

Michel Agnaïeff est un ancien dirigeant syndical québécois et un ex-président de la Commission canadienne pour l’UNESCO.

dimanche 12 juin 2016

Morales dans le collimateur des USA

La Bolivie menacée par une révolution colorée made in CIA ?


En juillet 2014, le Président russe Vladimir Poutine, lors d'une tournée latino-américaine officielle avait rencontré plusieurs dirigeants latino-américains, notamment la brésilienne Dilma Roussef et le bolivien Evo Morales. Les questions économiques furent au centre des pourparlers entre les président et alors que le Brésil fait déjà partie des BRICS avec la Russie, les bases d'une coopération bilatérale ont été alors posées entre Moscou et La Paz.

Depuis cette date, le continent latino-américain a vu ses enjeux et ses menaces prendre encore plus d'importance du fait de la radicalisation de la confrontation entre Washington et Moscou, En effet la Russie, cherchant a développer de nouveaux partenariats autour des BRICS afin de parer aux représailles économiques lancées contre elle par les occidentaux a décidé d'accélérer ses projets auprès de ces pays émergents...

Alors que le Venezuela est en proie à des troubles sociaux économiques de plus en plus importants, que le Brésil vient de vivre un coup d'état de velours, la Bolivie est également l'objet de manœuvres subversives de déstabilisation du pouvoir, organisées... par l'ambassade des USA et des ONG affiliées..

Cette situation semble confirmer s'il en était encore besoin d'une vaste opération de préemption menée par les USA sur les non alignés du continent latino-américains, en priorité ceux qui ont des liens privilégiés ou des projets ambitieux avec la Chine et la Russie !


Erwan Castel


Source, le lien ici : Strategic culture

Les USA se préparent à renverser le président Evo Morales


Nil Nikandrov

Les agences de renseignement américaines ont intensifié leurs opérations visant à éliminer le président bolivien Evo Morales de son poste. Toutes les options sont sur ​​la table, y compris l'assassinat. Barack Obama, qui voit l'affaiblissement de l' Amérique latine "bloc hostile des Etats populistes» comme l'une des victoires de la politique étrangère de son administration, a l'intention de boucler ce succès avant de démissionner.

Washington a aussi pointé ses canons vers la Bolivie en raison de l'expansion réussie de la Chine dans ce pays. En effet, Morales renforce régulièrement sa coopération financière, économique, le commerce et les relations militaires avec Pékin. Les entreprises chinoises à La Paz sont en plein essor avec des investissements et des prêts et aussi en prenant part à des projets pour garantir à la Bolivie une position clé dans la modernisation de l'industrie du transport du continent. Au cours des 10 prochaines années, grâce à ses abondantes réserves de gaz la Bolivie deviendra le centre énergétique de l'Amérique du Sud. Evo Morales voit le développement de son pays comme sa première priorité, et les Chinois, contrairement aux Américains, ont toujours considéré la Bolivie comme un allié et un partenaire dans une relation qui évite les doubles normes.

L'ambassade américaine à La Paz a été sans ambassadeur depuis 2008, le dernier ayant été déclaré "persona non grata" en raison de ses activités subversives. L'intermédiaire chargé d'affaires est actuellement Peter Brennan, et des questions précises ont été posées afin de savoir pour  quelle agence il travaille vraiment. Il était auparavant en poste au Pakistan, où des «décisions difficiles» ont dû être prises à propos d'assassinats ciblés, mais la majeure partie de sa carrière a été consacré à la manipulation des pays d' Amérique latine. En particulier, Brennan était responsable de l'installation de la Socité de services ZunZuneo à Cuba (un programme illégal surnommé le "Twitter cubaine"). USAID a proposé ce programme de la CIA, sous le prétexte fallacieux d'aider les Cubains à s'informer sur les événements culturels et sportifs et d'autres nouvelles internationales. Une fois que ZunZuneo serait en place, il y avait des plans pour utiliser ce programme à mobiliser la population en vue d'un "printemps cubain". Lorsque l'on observe les critiques concernant Brennan, on rencontre souvent l'expression - "dark horse". Cela désigne quelqu'un de rapide et motivé qui obtient ce qu'il veut, à tout prix, et son af ectation récente en Bolivie (juste avant la fin de la présidence d'Obama) oblige Brennan à prendre de grands risques.

Auparavant, Brennan s'était «distingué» au cours de la période qui a précédé le référendum sur le président Evo Morales pour l'autoriser à se présenter à sa réélection en 2019. Pour encourager les «non», l'ambassade américaine a mobilisé toute sa machine de propagande invité dans l'action des ONG sous son contrôle, et les USA ont même alloué des fonds supplémentaires considérables pour organiser la mise en scène de protestations où des photographies du Président Morales étaient brûlées. Un record du nombre d'accusations calomnieuses sur le président. a été atteint. Les accusations de corruption étaient les plus courantes, bien que Morales a toujours été transparent au sujet de ses comptes personnels. 

Brennan a aussi mis en place des accords avec Washington concernant d'autres opérations visant à compromettre le président bolivien. Une première attaque a été lancée par  Carlos Valverde Bravo, un journaliste de télévision bien connu, ancien agent des services de sécurité boliviens et agent de la CIA. Dans son programme le 3 février, il a accusé l'ancien compagnon de Morales, Gabriela Zapata, le directeur commercial de la société chinoise CAMC Engineering Co, d'orchestrer les offres commerciales douteuses de 500 millions $. Ces insinuations ont commencé simultanément à circuler sur Internet à propos de l'implication du président bolivien dans ces affaires de corruption, alors que Evo Morales a complètement rompu ses liens avec Zapata depuis 2007 et n'a ménagé aucun individu, quel que soit son nom et son rang, dans sa lutte contre la corruption.

Les «révélations» organisées par l'ambassade des États-Unis ont continué jusqu'au jour même du référendum, le 21 février 2016. Le «non» l'a remporté, en dépit de la tendance favorable des électeurs qui avait été relevée par les sondages. Avec son équanimité amérindienne Morales a accepté la défaite, mais dans ses déclarations après le référendum, il était clair que l'ambassade américaine avait mené une campagne hostile.

L'enquête sur Gabriela Zapata a révélé qu'elle avait capitalisé sur sa relation précédente avec Morales pour poursuivre sa carrière. Elle s'est offerte un poste avec la société chinoise CAMC et a pris possession d'une maison de luxe dans un quartier chic de La Paz, faisant étalage de sa «proximité» avec le leader bolivien, bien qu'il n'ait joué aucun rôle dans tout cela. De la meme manière, elle a essayé de lancer une entreprise sur sa relation personnelle avec le chef  du personnel de la présidence, Juan Ramón Quintana lequel a catégoriquement nié avoir jamais rencontré Zapata.

Peu à peu, toutes les preuves fabriquées par la CIA se sont désintégrées. Zapata est maintenant appelée a témoigner, tandis que son avocat a parti à l'étranger quand ses contacts avec les Américains ont été révélés. L'agent américain Valverde Bravo quant à lui a fui en Argentine. Les accusations contre Morales sont maintenant lancées à partir de là avec une vigueur renouvelée. L'attaque se poursuit. Et c'est tout à fait logique car un mensonge est une arme efficace dans cette nouvelle génération de guerre de l'information que si il est sans cesse répété. Le dernier exemple a été l'éviction de Dilma Rousseff, qui a été accusé de corruption par des fonctionnaires que son gouvernement avait identifiés comme corrompus eux mêmes !

L'armée étasunienne a augmenté sa présence en Bolivie ces derniers mois. Par exemple, le colonel Felando Pierre Thigpen a visité la région de Santa Cruz, où il y a des tendances séparatistes fortes. Thigpen est connu pour être impliqué dans un programme conjoint entre le Pentagone et la CIA pour recruter et former du personnel potentiels pour le renseignement américain. Dans les commentaires des blogueurs boliviens sur les publications à propos de Thigpen, il est noté que le colonel a été dépêché dans le pays à la veille d'événements liés au "remplacement imminent d'un gouvernement qui a épuisé son potentiel, ainsi que la nécessité de recruter de remplacement jeunes personnalités dans la nouvelle structure de direction." " Certains commentaires ont indiqué que Thigpen supervise le travail des diplomates Peter Brennan et Erik Foronda, un conseiller en médias et presse à l'ambassade des États-Unis.

L'ambassade des USA a répondu en déclarant que Thigpen était arrivé en Bolivie "de sa propre initiative", et que ce n'est pas un secret qu'il a été invité à "travailler avec les jeunes» par des ONG qui coordonnent leurs activités avec les Américains: la Fondation pour le leadership et le développement intégral (FULIDEI), le Réseau mondial de transformation (RTG), l'école bolivien de Heroes (EHB), et d' autres. Donc, le travail de Thigpen n'est pas improvisé, mais est plutôt une provocation directe lancée au gouvernement de Morales. Sur le plan intérieur, le parti d'extrême-droite Parti démocrate-chrétien lui fournit une couverture politique.

Les États-Unis envisagent de déstabiliser la Bolivie, et des renseignements fournis au gouvernement d'Evo Morales par un pays ami anonyme comprennent une véritable feuille de route, étape par étape, des actions programmées par les Américains. Par exemple: «Pour déclencher des grèves de la faim et de mobilisations de masse et attiser les conflits au sein des universités, des organisations civiles, des communautés autochtones et des milieux sociaux variés, ainsi que dans les institutions gouvernementales. Pour entamer une propagande à la fois auprès des militaires en activité mais aussi auprès des officiers à la retraite, dans le but de sous-estimer la crédibilité du gouvernement au sein des forces armées. Il est absolument essentiel de former les militaires à un scénario de crise, de sorte que dans une atmosphère de plus en plus sujette à des conflits sociaux, ils entraîneront un soulèvement contre le régime et soutiendront les manifestations afin d'assurer une transition pacifique vers la démocratie ».

Les premiers fruits de ce programme ont été l'émergence de protestations sociales (récentes marches de citoyens handicapés organisées à la suggestion de l'ambassade américaine), bien que l'administration d'Evo Morales est celle qui a montré le plus de préoccupation pour les intérêts des Boliviens plusque tout autre gouvernement dans l'histoire de la Bolivie.

La portée de l'opération pour évincer le président Morales - financée et réalisée par les agences de renseignement des États-Unis - continue à se développer. 

L'un des plus grands adversaires des Américains en Amérique latine a donc été condamné à être «neutralisé». En critiquant Evo Morales, l'opposition radicale a ouvertement fait allusion au fait qu'il y a longtemps que la région n'avait pas vu un accident d'avion vraiment digne d'intérêt impliquant un politicien qui était hostile à Washington ...


Nil Nikandrov

jeudi 9 juin 2016

Au Brésil, la résistance s'organise...

Le Brésil, ce géant au pied d'argile...

L'opération qui a provoqué la destitution de Dilma Roussef, Présidente du Brésil sent la magouille à plein nez et les affaires de corruptions qui entoure la nouvelle équipe au pouvoir semblent confirmer de jour en jour la thèse d'un coup d'Etat visant à protéger des intérêts financiers et une ingérence internationale dans ce pays aux enjeux fabuleux...

Sans pour autant systématiquement plébisciter Dilma Roussef qui est également critiquée sur de nombreux volets de sa gestion, de plus en plus de brésiliens prennent cependant sa défense et refusent ce changement de pouvoir brutal et qui leur impose un nouvelle direction sans leur demander leur avis électoral.. 

Voici 2 articles de Du Courrier précédé d'1 article de Philippe Hua qui dévoilent les dessous de ce changement de pouvoir si peu commenté en Europe qu'il en devient par là également suspect...

Erwan Castel
Pour lire les autres articles sur le sujet publiés ici , le lien : Brésil

____________________

Brésil, nouveau séisme politique : 
Les preuves du complot contre Dilma Roussef découvertes


6 juin 2016, Philippe Hua

Aujourd’hui, le Brésil s’est réveillé aux bruits de conversations secrètes et vraiment choquantes, impliquant un ministre clé dans le gouvernement nouvellement installé au Brésil, qui éclairent d’un jour nouveau les motifs des participants à la mise en accusation de la présidente démocratiquement élue du pays, Dilma Rousseff.

Les transcriptions de ces conversations ont été publiées par le plus grand journal du pays, Folha de São Paulo, et révèlent des conversations secrètes qui ont eu lieu en mars, quelques semaines avant le vote de destitution de la chambre basse. Elles mettent en lumière un complot explicite entre le nouveau ministre de la Planification (alors sénateur), Romero Juca, et l’ancien dirigeant de la compagnie pétrolière, Sergio Machado – qui sont tous deux des suspects officiels dans l’enquête de corruption dite Car Wash. Ils tombent d’accord, lors de cette discussion secrète, sur le fait que la destitution de Dilma est le seul moyen de mettre fin à l’enquête de corruption qui les touche. Les conversations portent également sur le rôle important joué, dans l’élimination de Dilma, par les institutions nationales les plus puissantes, y compris – le plus important – les chefs militaires brésiliens.

Ces transcriptions sont remplies de déclarations profondément incriminantes sur les objectifs réels de la mise en accusation, et qui était derrière elle. Le point crucial de ce complot est ce que Juca appelle «un pacte national» – impliquant l’ensemble des institutions les plus puissantes du Brésil – pour laisser Michel Temer en place en tant que président (malgré ses multiples scandales de corruption) et pour étouffer l’enquête de corruption, une fois Dilma destituée. Selon les mots rapportés par le journal Folha, Juca explique clairement que la mise en accusation va «mettre fin à la pression des médias et d’autres secteurs pour poursuivre l’enquête Car Wash». Juca est le chef du parti – PMDB – de Temer et l’un des trois plus proches confidents du président par intérim.

On ne sait pas qui est responsable de l’enregistrement et de la fuite de cette conversation de 75 minutes, mais Folha rapporte que les fichiers sont actuellement entre les mains du procureur général. Les prochaines heures et jours verront probablement des révélations supplémentaires qui éclaireront différemment les implications et la signification de ces transcriptions.

Les transcriptions contiennent deux révélations extraordinaires qui devraient conduire tous les médias à envisager sérieusement d’utiliser le mot coup d’État pour qualifier ce qui s’est passé au Brésil, un terme que Dilma et ses partisans ont utilisé pendant des mois. Lors de cette discussion au sujet du complot pour destituer Dilma comme moyen de mettre fin à l’enquête Car Wash, Juca a précisé que l’armée brésilienne soutient une telle décision :

«J’ai parlé aux généraux, aux commandants militaires. Ils sont d’accord avec nous, ils ont dit qu’ils allaient le soutenir.» Il a également dit que l’armée «surveille le Mouvement des Travailleurs sans Terre» (Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, ou MST), le mouvement social des travailleurs ruraux qui soutient les efforts du Parti des Travailleurs sur la réforme agraire et la réduction des inégalités et qui a mené les manifestations contre la destitution de Rousseff.

La deuxième révélation fracassante – peut-être la plus importante – est lorsque Juca déclare qu’il a contacté et obtenu le soutien de nombreux juges de la Cour suprême du Brésil, l’institution dont les défenseurs de la destitution ont souligné qu’elle leur donnait la légitimité nécessaire pour nier que Dilma était victime d’un coup d’État. Juca a affirmé qu’«il y a seulement un petit nombre» de juges de la Cour suprême qu’il n’a pas pu contacter (le seul juge qu’il n’a pas pu finalement contacter est Teori Zavascki, qui avait été nommé par Dilma et qui – justement – est considéré par Juca comme incorruptible, pour obtenir son aide afin d’étouffer l’enquête (une ironie fatidique est que Dilma a voulu protéger l’enquête Car Wash de l’ingérence de ceux qui veulent l’attaquer). Les transcriptions le montrent aussi disant que «la presse aussi veut la destituer [Dilma]» et «cette merde ne cessera jamais» – en voulant parler des enquêtes sur la corruption – avant qu’elle n’ait débarrassé le plancher.

Les transcriptions fournissent une preuve de tous les soupçons et accusations que les partisans de Dilma ont longtemps exprimés au sujet de ceux qui complotaient pour la destituer. Pendant des mois, les partisans de la démocratie brésilienne ont présenté deux arguments au sujet de la tentative de destitution de la présidente, démocratiquement élue, du pays :

1-a)  l’objectif principal de la mise en accusation de Dilma n’est pas d’arrêter la corruption ou de punir la délinquance, mais plutôt l’exact opposé : protéger les véritables voleurs en leur donnant les moyens de virer Dilma, leur permettant ainsi d’étouffer l’enquête Car Wash; et

2-a)  les partisans de la destitution (dirigée par les médias oligarchiques du pays) n’ont aucun intérêt à un gouvernement propre, mais sont seulement intéressés par la prise du pouvoir, qu’ils ne pourraient jamais obtenir démocratiquement, afin d’imposer une aile droite et un programme aux ordres des oligarques, que la population brésilienne n’accepterait jamais par un vote démocratique. 

Les deux premières semaines du gouvernement nouvellement installé de Temer, ont fourni des preuves abondantes pour ces deux hypothèses. Il a nommé plusieurs ministres directement impliqués dans des scandales de corruption. Un allié clé à la Chambre basse, qui dirigera la coalition de son gouvernement – André Moura – est l’un des politiciens les plus corrompus du pays, la cible de multiples enquêtes criminelles en cours, non seulement pour corruption mais même pour tentative d’homicide. Temer lui aussi est profondément empêtré dans la corruption (il fait face à huit ans d’inéligibilité) et se précipite pour mettre en œuvre une série de changements radicaux vers l’extrême-droite que les Brésiliens ne permettraient jamais démocratiquement, y compris des mesures comme celles détaillées par The Guardian : «Adoucir la définition de l’esclavage, réduire les surfaces de terres autochtones, réduire les programmes de construction de logements et vendre les biens de l’État dont les aéroports, des services publics et les bureaux de poste.»

Mais, à la différence des événements des deux dernières semaines, ces transcriptions ne sont pas simplement des indices ou des signes. Elles sont des preuves : preuves que les forces principales derrière la révocation de la présidente ont compris que la renverser était le seul moyen de protéger leur propre corruption ; la preuve que l’armée brésilienne, les médias dominants et la Cour suprême ont été de connivence dans le complot pour destituer la présidente démocratiquement élue ; preuve que les auteurs de la mise en accusation ont vu la présence continue de Dilma à Brasília comme le garant que les enquêtes Car Wash continueraient; preuve que cela n’a rien à voir avec la préservation de la démocratie brésilienne et tout à voir avec sa destruction.

Pour sa part, Juca admet que ces transcriptions sont authentiques, mais insiste sur le fait que ses commentaires ont été mal interprétés et mis hors contexte, les qualifiant de «banals». «Cette conversation n’a rien à voir avec un pacte contre Car Wash. Son sujet est l’économie, comment sortir le Brésil de la crise», a-t-il affirmé dans une interview, ce matin, avec le blogueur politique Fernando Rodrigues. Cette explication n’est pas plausible, étant donné ce qu’il a réellement dit, ainsi que la nature explicitement conspiratrice de ces conversations, dans lesquelles Juca insiste sur une série de rencontres en tête à tête, plutôt que des rencontres groupées, cela pour éviter d’attirer les soupçons. Des dirigeants politiques réclament déjà sa démission du gouvernement.

Depuis l’installation de Temer en tant que président, le Brésil a connu de fortes manifestations, et de plus en plus nombreuses, contre lui. Les médias brésiliens – qui ont désespérément essayé de le glorifier – se sont, comme par hasard, abstenus de publier les résultats des sondages pendant plusieurs semaines, mais les derniers montrent qu’il n’a que 2% de soutien populaire et que 60 % veulent le voir destitué. Les derniers sondages publiés ont montré que 66 % des Brésiliens pensent que  les législateurs ont voté pour la destitution seulement par intérêt personnel – une croyance que ces transcriptions valident – alors que seulement 23 % croient qu’ils l’ont fait pour le bien du pays. Hier soir, à São Paulo, la police a été contrainte de barricader la rue où se situe la maison de Temer, en raison des milliers de manifestants s’y dirigeant;  elle a fini par utiliser les lances à eau et les gaz lacrymogènes. L’annonce de la dissolution du ministère de la Culture a poussé des artistes et d’autres personnes à occuper des bureaux [De ce ministère, NdT] à travers le pays en signe de protestation, ce qui a forcé Temer à revenir sur sa décision.

Jusqu’à présent, The Intercept, comme la plupart des médias internationaux, avait renoncé à utiliser le mot coup d’État, même s’il a été profondément critique envers la destitution de Dilma, considérant celle-ci comme anti-démocratique. Ces transcriptions obligent à un réexamen de cette décision éditoriale, en particulier si aucune preuve n’émerge, remettant en question soit le sens le plus raisonnable des déclarations de Juca, soit son niveau de connaissance. Ce complot nouvellement révélé est exactement ce à quoi ressemble un coup d’État, les même sons et les même odeurs : obtenir la coopération de l’armée et des institutions les plus puissantes, pour éliminer un dirigeant démocratiquement élu, pour des motifs égoïstes, corrompus et sans foi ni loi, pour ensuite imposer un agenda planifié par l’oligarchie, que la population rejette.

Si la destitution de Dilma reste inévitable, comme beaucoup le croient, ces transcriptions rendront beaucoup plus difficile à Temer de rester en place. Les données récentes du scrutin montrent que 62% des Brésiliens veulent de nouvelles élections présidentielles. Cette option – l’option démocratique – est celle que les élites brésiliennes craignent le plus, parce qu’ils sont pétrifiés (avec raison) par le fait que Lula ou un autre candidat qu’ils détestent (Marina Silva) va gagner. Mais c’est le sujet : si ce qui est renversé et brisé au Brésil est la démocratie, alors il est temps de commencer à utiliser le mot appropriée pour le décrire. Avec ces transcriptions, il sera de plus en plus difficile pour les médias d’éviter de le faire

Glenn Greenwald


Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone

La source originale de cet article est theintercept.com

Copyright © Glenn Greenwald, theintercept.com, 2016

____________________________________


Source, le lien ici : Le Courrier.ch

Dilma Rousseff, victime d’un complot des corrompus?

Mercredi 25 mai 2016 Benito Perez 

Michel Temer et Dilma Rousseff, en décembre 2015.

Un ministre du nouveau gouvernement Temer a été enregistré alors qu’il prônait la destitution de la présidente.

Le renversement du gouvernement de Dilma Rousseff avait-il pour but de stopper les enquêtes sur les affaires de corruption? L’hypothèse évoquée jusque-là à demi-mot a été accréditée lundi par la publication d’écoutes dans le quotidien Folha de Sao Paulo. Dans cet enregistrement datant de mars, le futur ministre de la Planification, Romero Juca, évoque avec Sergio Machado, ex-président de la compagnie pétrolière Transpetro, lui-même soupçonné de corruption, la nécessité de stopper les enquêtes sur le scandale Petrobras et plaide la nécessaire destitution de la présidente. Ministre clé du gouvernement de Michel Temer, institué il y a treize jours, M. Juca a démissionné mardi.


«Il faut résoudre toute cette merde»

«L’impeachment est nécessaire. Il n’y a pas d’autre issue. Il faut résoudre toute cette merde. Il faut changer de gouvernement pour stopper l’hémorragie.» Les propos relayés lundi par le journal paoliste ont fait l’effet d’une bombe. Ils ont été prononcés par M. Juca lors d’un rendez-vous à son domicile avec Sergio Machado. Lui-même sous enquête, l’ex-dirigeant de Transpetro a semble-t-il enregistré la conversation à l’insu de son collègue de parti, afin de négocier une remise de peine avec la justice.

S’il reconnaît l’authenticité de la conversation, Romero Juca estime que ses propos ont été tronqués. Par «hémorragie», il se référait à la crise économique et non à l’enquête Petrobras, affirme-t-il. Or aucun des extraits de sa conversation publiés par Folha ne se réfère à la situation économique. Il n’y est question que de l’inquiétude des deux interlocuteurs face à l’avancée inexorable de l’enquête Petrobras. Une procédure qui éclabousse une grande partie de l’élite politique brésilienne.

«Il faut un accord, mettre Michel (Temer ndlr) au pouvoir, un grand accord national», y déclare M. Machado. Un accord «avec le tribunal suprême, et tout le monde», abonde M. Juca, s’inquiétant à son tour de l’action des enquêteurs: «Ils veulent en finir avec la classe politique, pour faire émerger une nouvelle caste pure.»


Freiner l'enquête Petrobras

Ce dialogue «démontre la véritable raison du coup pratiqué contre la démocratie et contre le mandat légitime de Dilma Rousseff. L’objectif est de freiner l’enquête Petrobras et de la mettre sous le tapis», a réagi l’ancien ministre de gauche Ricardo Berzoini, sur la page Facebook de la présidente suspendue.

Accusée de maquillages des comptes publics, mais pas de corruption, Mme Rousseff a été écartée de la présidence le 12 mai pour un maximum de six mois par le Sénat, dans le cadre d’une procédure de destitution, en attendant le jugement final des sénateurs. Le sénateur Romero Juca a été l’un des principaux articulateurs politiques de cette procédure de destitution, dénoncée par Mme Rousseff comme un «coup d’Etat» institutionnel ourdi par le vice-président Temer.

M. Juca est l’un des hommes de confiance de Michel Temer, 75 ans. Il a assumé récemment à sa place la présidence du grand parti centriste PMDB qui a claqué, fin mars, la porte de la coalition gouvernementale en place depuis 2003. Le PMDB est éclaboussé au plus haut niveau par le scandale Petrobras, au même titre que le Parti des travailleurs (PT, gauche) de Mme Rousseff. Son gouvernement dit de «salut national» compte sept ministres visés par des enquêtes judiciaires sur vingt-trois. Avec l’ATS


Le ministre Fabiano Silveira, chargé de la lutte contre la corruption par le président par intérim Michel Temer depuis sa prise de fonctions le 12 mai, a envoyé une lettre de démission, selon un communiqué publié par le palais présidentiel. Son remplaçant n’a pas encore été désigné. La semaine dernière, Romero Juca, le président du Sénat nommé ministre de la planification dans le gouvernement ...

_______________________________


Source, le lien ici : Le Courrier.ch

Le coup d’Etat ne passe pas
Lundi 06 juin 2016 - Christophe Koessler

Michel Temer (ici avec Dilma Roussef en 2010) a supprimé le Ministère des 
femmes, de l’égalité raciale et des Droits humains, ainsi que celui de la Culture.

La brusque mise à l'écart du gouvernement de Dilma Rousseff, le 12 mai dernier, pousse les syndicats à préparer une grève générale pour septembre.

Le Brésil vit un moment clé de son histoire depuis le 12 mai dernier. La suspension de la présidente Dilma Roussef dans le cadre d'une procédure de destitution, qualifiée de coup d'Etat par l'ensemble de la gauche, a conduit à la formation d'un gouvernement ultraconservateur. Celui-ci n'a pas hésité à prendre une série de mesures antisociales qui vont à l'encontre du mandat qui a été confié en 2014 à la protégée de l'ex-président Inacio Lula Da Silva.

La présidente n'est toutefois pas (encore) destituée. La principale faitière syndicale brésilienne, la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), appelle à une grève générale à partir de septembre pour renverser la vapeur et, à terme, obtenir la tenue d'une assemblée constituante pour refonder le pays. Le point avec Antonio De Lisboa Amancio Vale, secrétaire chargé des relations internationales de la CUT et membre du conseil d'administration de l'Organisation internationale du travail.


Pour vous, il s'agit bien d'un coup d'Etat, pourquoi?

Antonio De Lisboa Amancio Vale: Oui c'est un putsch. Celui-ci est, bien sûr, d'une autre nature que les coups d'Etat traditionnels qui ont eu lieu, par le passé, en Amérique latine parce que l'armée n'y a pas été mêlée. Mais la Constitution a été violée.

Au Brésil, pour pouvoir destituer un président, il faut que celui-ci ait commis «un crime de responsabilité». Or, il est clair que Dilma Roussef ne s'est pas rendue coupable d'un tel délit. Il lui a été reproché, en revanche, d'avoir procédé à des paiements anticipés («pedaladas fiscais»). Prenons un exemple: lorsque le gouvernement avait besoin de procéder à des paiements pour son programme «bolsa escola» – des subventions aux familles pauvres pour que leurs enfants puissent se rendre à ­l'école – et qu'il n'avait pas, sur le moment, les liquidités pour le faire, il recourait en sous-mains aux banques publiques qui avançaient l'argent (constituant ainsi un maquillage financier, ndlr).

C'était une pratique commune de nombreux gouvernements précédents. Sur vingt-sept présidents brésiliens, dix-huit ont eu recours à ce mécanisme, dont les deux derniers chefs d'Etat. Mais cela a été utilisé comme prétexte pour virer Dilma Rousseff.


Quels étaient les véritables motifs de ce putsch?

Ce coup d'Etat a trois causes principales. La première est d'ordre géopolitique. Le putsch a été clairement orchestré par les Etats-Unis pour reprendre le contrôle de l'Amérique latine, conquise en bonne partie par des mouvements progressistes faisant de l'ombre à l'hégémonie américaine. La seconde cause est, bien sûr, économique: les nouvelles réserves pétrolières, récemment découvertes au Brésil, représentent l'équivalent de 9000 milliards de dollars. La loi prévue pour exploiter ces hydrocarbures voulait que Petrobras, la compagnie d'Etat nationale, ait le monopole sur l'exploration. Qu'a fait le Sénat immédiatement après le coup d'Etat? Voter une nouvelle loi pour ouvrir le marché de l'exploration aux multinationales.

Certains pensent que le coup d'Etat a été mené pour sauver la mise des dignitaires accusés de corruption dans l'affaire Petrobras...

C'est la troisième raison: les intérêts directs des élites locales étaient menacés. Au Brésil, la classe des possédants est l'héritière, directement ou indirectement, de l'esclavage qui n'a été interdit qu'il y a cent-vingt ans dans notre pays. Cette élite est l'une des pires du monde. Elle rejette tout type d'action qui réduit les inégalités, telles que celles menées par les gouvernements que dirigeait le Parti des travailleurs (PT) depuis 2003.

Alors, lorsque la justice et la police ont commencé à enquêter sur les méandres de la corruption – et pas seulement sur le scandale de Petrobras –, les membres de cette élite ont pris peur. Et ils ont également décidé de freiner le processus vers la transparence engagé par les autorités.

Plusieurs des nouveaux ministres, qui sont tous des hommes blancs, et en majorité d'un certain âge sont accusés de corruption...

Huit des vingt-trois nouveaux ministres sont même inculpés par la justice dans le cadre du scandale des détournements de fonds de Petrobras. Deux de ces vingt-trois messieurs ont déjà dû démissionner en raison d'écoutes téléphoniques. L'un avait suggéré de renverser Dilma Roussef pour que cessent les enquêtes de la justice dans cette affaire. L'autre, à la tête du «Ministère de la transparence», créé spécialement par Temer à la mi-mai, avait conseillé le président du Sénat sur la manière d'échapper aux juges. Ce ministère avait pour but d'en finir avec l'indépendance de l'organe de contrôle de l'Etat, la Controladoria geral da Uniao, dont la mission était, entre autres, de lutter contre la corruption.


Quels ont été les réactions des travailleurs face aux derniers évènements?

Tout d'abord la perplexité. Mais la population commence à se rendre compte de ce qu'il se passe. Il y a déjà des manifestations tous les jours au Brésil. A peine au pouvoir, le gouvernement a multiplié les attaques contre les droits sociaux. Il a d'abord sabré dans un fonds social pour l'éducation. Les professeurs et les étudiants sont dans la rue. Michel Temer a aussi supprimé le Ministère des femmes, de l'égalité raciale et des droits humains, ainsi que celui de la culture. Les femmes, les artistes et les intellectuels sont sortis manifester par dizaines de milliers, avec pour mot d'ordre «fora Temer!» (Temer dehors!).

Les nouveaux ministres s'en sont aussi pris aux quilombolas, ces communautés d'afro-descendants qui ont été formées, il y a plus de cent ans, par des esclaves fugitifs. Le processus de régularisation de leurs terres a été suspendu. Eux aussi se mobilisent actuellement.

Ailleurs encore, les sympathisants du mouvement des sans toits à Sao Paolo sont sortis dans les rues de la capitale, la semaine passée, car l'Etat a suspendu les subventions au programme «Ma maison, ma vie», qui permet aux plus pauvres d'accéder à un logement (trois millions de maisons et appartements ont été créés ainsi depuis 2003). Enfin, les retraités modestes protestent parce que l'indexation de leurs rentes sur la base de l'évolution du salaire minimum est passée à la trappe. Toutes ces personnes se rendent bien compte qu'il s'agit là du résultat du coup d'Etat.


Face à cette situation, quelle a été la posture de votre faitière syndicale, la CUT?

Certains proposent des élections anticipées pour résoudre la crise actuelle. Nous sommes contre. Car, pour modifier le rapport de force actuel, nous avons besoin d'une réforme politique structurelle, doublée d'élections générales, tant législatives – aux niveaux national et régional –, que présidentielles. Le Congrès actuel est acquis à la cause de ce nouveau gouvernement putschiste. Nous demandons une assemblée constituante qui permette une refondation politique et une modification des règles de financement actuelles des campagnes électorales, qui faussent le jeu démocratique et favorisent la corruption.

Nous préparons une grève générale pour le mois de septembre. C'est un défi de taille car le Brésil n'en a jamais connu. Le premier objectif est d'obtenir du Sénat qu'il n'approuve pas la destitution de Dilma Rousseff au mois de novembre, comme le prévoit le calendrier. Certains sénateurs qui avaient voté l'entrée en matière sur la destitution ont déjà fait savoir qu'ils ne voteront pas la destitution. Et il leur faut deux tiers des voix pour se débarrasser définitivement de la présidente.


Le prix des omissions de Lula et Dilma

Pensez-vous que le peuple va se mobiliser pour le retour de Dilma Rousseff alors même que le mécontentement vis-à-vis de sa gestion du pays était très fort dans l’opinion?

Nous avions nous-mêmes des critiques très dures envers la politique économique du gouvernement. Nous ne demandons pas seulement qu’elle revienne aux affaires mais qu’elle applique les propositions pour lesquelles elle a été réélue en 2014: renforcer les programmes sociaux et augmenter les investissements grâce à de nouveaux crédits. Au lieu de les mettre en œuvre au début de son second mandat, elle a, au contraire, mené une politique d’austérité qui a eu pour résultat d’accroître encore le chômage et la précarité. Cela a généré une grande insatisfaction vis-à-vis de son gouvernement. En 2015, nous avions organisé plusieurs manifestations contre cette politique économique et sociale.

Quelles ont été, pour vous, les principales erreurs des gouvernements de Lula et de Dilma qui ont conduit à la situation actuelle...

Quand Lula a accédé à la présidence, il a choisi ses priorités: le combat contre la pauvreté, et les inégalités sociales. Cette politique a été un succès: plus de 30 millions de personnes sont sorties de la misère. Mais le gouvernement ne s’est pas attelé à une transformation structurelle du pays: il aurait pu le faire à travers des réformes en profondeur du système politique, judiciaire et fiscal, ainsi que par une démocratisation des moyens de communication – qui sont aux mains de sept grandes familles. Au Brésil les impôts sont dégressifs: si vous gagnez l’équivalent de deux salaires minimaux (ce qui est encore un revenu très bas), vous paierez 50% d’impôts directs et indirects, si vous êtes riche vous ne paierez rien.

Quel rôle a joué la crise économique qui affecte le pays depuis plusieurs années?

La politique sociale des gouvernements Lula et Dilma ont fonctionné tant que la croissance était au rendez-vous. Mais avec une économie qui stagne depuis quelques années, le pouvoir d’achat a baissé et le mécontentement a connu des sommets. Et c’est là que le système politique et médiatique, demeuré intact, a joué à plein pour renverser le gouvernement et en finir avec cette politique. Le thème de la corruption, qui touche l’ensemble de la clase politique, a été habilement utilisé par les plus corrompus, pour canaliser la colère contre le gouvernement de Dilma Rousseff qui, elle-même, n’a jamais été accusée de corruption. CKR

 Le Courrier