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dimanche 24 juillet 2016

Vers un Turkexit ?

10 jours après ce coup d'état et le grand ménage turc 

La base d'Incirlik en Turquie base principale de l'OTAN en Turquie depuis 1952
Le Président Erdogan, fidèle à ses méthodes "musclées" ne se contente pas de faire un grand ménage chez les putschistes, élargi allègrement à tout le réseau Gülen, accusé d'avoir organisé ce coup d'Etat, il a décidé d'entrer dans une confrontation avec les USA qui ne lui pardonne pas son retour vers l'Eurasie avec une telle virulence qu'on peut se demander s'il ne sont pas mêlés également dans cette tentative de renversement du gouvernement turc...

Cette tension naissante et imprévu entre Washington et Ankara se cristallise autour de la base d'Incirlik, sa garnison américaine et surtout son arsenal nucléaire, et des mouvements des flottes étasuniennes actuellement en Mer Noire et qui feraient route vers les côtes ottomanes...

Quel beau prétexte que la sécurité internationale atomique pour intervenir dans un pays...

  • Hypothèse 1 : Le Putsch réussit et l'ingérable Erdogan disparait comme le rapprochement Ankara-Moscou
  • Hypothèse 2 : Le putsch échoue et la cavalerie de l'Oncle Sam vient faire le ménage elle-même...

Problème : comment légitimer une telle intervention étasunienne?

Réponse : En diabolisant la répression post-putsch menée par Erdogan et en invoquant un prétexte souverain indiscutable pour intervenir en Turquie comme par exemple éviter l'utilisation terroriste d'un arsenal nucléaire...

Et c'est là que la propagande de guerre occidentale nous sort le cocktail au top du top de la peur : terrorisme + nucléaire !!!

C'est tellement énorme comme scénario qu'il en devient crédible, d'autant plus que les médias occidentaux qui ne sont plus à un délire près, sont en train de faire décoller la peur d'un détournement d'ogives nucléaires au profit de Daesh, comme le Wall street journal par exemple qui explique que : "Bien qu’Incirlik possède probablement plus d’armes nucléaires que la plupart des autres bases de l’Otan, elle n’a pas d’avions adéquats permettant de les délivrer. Les bombes sont donc entreposées dans la base en sous-sol, attendant d’être utilisées ou détournées. […] En quelques heures et avec les bons outils et le bon entraînement, vous pouvez ouvrir une des enceintes de stockage des armes nucléaires et vous emparer d’une arme […]. En quelques secondes, vous pourriez placer un engin explosif au-dessus de l’enceinte, détruire l’arme et déclencher un nuage nucléaire”


Entre un Sultan qui profite de ce coup d'état pour régler ses comptes, une Maison Blanche furieuse que Ankara regarde à nouveau vers Moscou, la Turquie est devenu le nouveau volcan en éruption de cette région du Moyen Orient déjà en fusion...

La pièce maîtresse de l'OTAN dans cette région du Monde s'est fissurée au moment où les USA engagent une nouvelle confrontation majeure avec la Russie...

De quoi rendre furax l'Oncle Sam et heureux Vladimir Poutine qui prend ici un nouvel avantage autant dans sa lutte contre Daesh, son soutien à la Syrie au Sud que dans l'équilibre de la Mer Noire dont le Bosphore est contrôlé par Ankara...

Erwan Castel

L'analyse de Pepe Escobar

Le lien ici : Le Saker francophone

La sainte colère du sultan Téflon

Par Pepe Escobar – Le 17 juillet 2016 – Source : Sputnik News

Lorsque l’avion du président turc et aspirant sultan Recep Tayyip Erdogan a atterri à l’aéroport Atatürk à Istanbul au petit matin samedi, il a déclaré que la tentative de coup d’État contre son gouvernement était un échec et un « cadeau de Dieu ».  

Apparemment, Dieu utilise Face Time. Car c’est grâce à un appel vidéo emblématique au moyen d’un iPhone − à partir d’un lieu indéterminé retransmis en direct sur CNN par une présentatrice abasourdie − qu’Erdogan a pu dire à sa légion de partisans de descendre dans les rues, de montrer la force du pouvoir populaire et de défaire la faction armée qui avait occupé la télévision d’État et annoncé avoir pris les commandes.

Les voies de Dieu sur mobile étant impénétrables, l’appel d’Erdogan a été entendu même par les jeunes Turcs qui ont protesté farouchement contre lui au parc Gezi, qui ont été réprimés par sa police à l’aide de gaz lacrymogène et de canons à eau et dont le parti au pouvoir (AKP ou Parti de la justice et du développement) les dégoûte. Tous étaient prêts à l’appuyer contre ce coup « d’État militaire fasciste ». Sans oublier que pratiquement toutes les mosquées du pays ont relayé l’appel d’Erdogan.

La version officielle d’Ankara est que le coup d’État a été perpétré par une petite faction armée télécommandée par le leader religieux exilé en Pennsylvanie Fethullah Gülen, un atout dont dispose la CIA. Bien que sa responsabilité reste à démontrer, il est évident que le putsch constituait un épisode remixé des Trois Corniauds. En fait, les véritables corniauds pourraient bien être le commandant de la 2e armée, le général Adem Huduti (déjà détenu), le commandant de la 3e armée Erdal Ozturk et l’ancien chef d’état-major de la Force aérienne Akin Ozturk.

Comme d’ex-agents de la CIA surexcités le débitaient sur les réseaux américains – et ils s’y connaissent en matière de changement de régime − la règle numéro un du coup d’État consiste à viser et à isoler la tête du serpent. Sauf que dans ce cas-là, le rusé serpent turc restait introuvable. Qui plus est, aucun grand général n’est venu expliquer de façon patriotiquement convaincante sur le réseau d’État TRT les raisons du coup d’État.

Il y a de l’amour (pour Erdogan) dans l’air

Les putschistes ont visé les services secrets – localisés principalement à l’aéroport d’Istanbul, au palais présidentiel à Ankara et à proximité des ministères. Ils ont utilisé des hélicoptères Cobra – dont les pilotes ont été formés aux USA – pour frapper leurs cibles. Ils ont aussi visé le haut commandement de l’armée – nommé depuis huit ans par Erdogan et dont se méfient bon nombre de militaires de niveau intermédiaire.

Lorsqu’ils ont occupé les ponts sur le Bosphore à Istanbul, ils semblaient être en contact avec la police militaire dont les membres, répartis dans toute la Turquie, sont reconnus pour leur esprit de corps. Mais au bout du compte, ils n’étaient pas assez nombreux et mal préparés. Tous les principaux ministères, ainsi que les services secrets, semblaient communiquer entre eux pendant le déroulement de l’action. Quant à la police turque dans son ensemble, elle est devenue aujourd’hui une sorte de garde prétorienne de l’AKP.

Pendant ce temps, le Gulfstream 4 d’Erdogan, vol numéro TK8456, a décollé de l’aéroport de Bodrum à 1h43, puis a volé au-dessus du nord-ouest de la Turquie avec ses transpondeurs en fonction, sans être inquiété. C’est de l’avion présidentiel, avant le décollage, qu’Erdogan a lancé son message sur Face Time. Il a ensuite préparé sa réplique au coup d’État une fois l’avion dans les airs. L’avion n’a jamais quitté l’espace aérien turc – il était bien visible des radars civils et militaires. Les F16 des putschistes auraient pu facilement le suivre ou le réduire en cendres. Ils ont choisi plutôt d’envoyer des hélicoptères militaires bombarder la demeure présidentielle à Bodrum bien après qu’il eut quitté les lieux.

La tête du serpent devait être absolument certaine que monter à bord de son avion et rester dans l’espace aérien turc était aussi sûr que manger un baklava. Plus étonnant encore, le Gulfstream a pu atterrir à Istanbul en toute sécurité au petit matin samedi, malgré l’idée répandue voulant que l’aéroport fût occupé par les rebelles.

À Ankara, les rebelles ont eu recours à une division mécanisée et à deux commandos. Autour d’Istanbul, il y avait une armée au complet. Le 3e commandement est intégré aux forces de réaction rapide de l’OTAN. Il a fourni les chars Leopard placés aux points névralgiques d’Istanbul qui, soit dit en passant, n’ont pas ouvert le feu.

Pourtant, les deux principales forces armées placées en bordure de la frontière avec la Syrie et l’Iran sont restées en mode d’attente. Puis à 2 heures, la 7e armée basée à Diyarbakir – chargée de combattre la guérilla du PKK – a exprimé sa loyauté envers Erdogan. C’est à cette heure précise et cruciale que le premier ministre Binali Yildırım a annoncé l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus d’Ankara.

Ce qui signifiait qu’Erdogan contrôlait le ciel. La partie était alors terminée. Les voies de l’Histoire étant impénétrables, la zone d’exclusion aérienne au‑dessus d’Alep ou de la frontière syro-turque dont Erdogan rêvait tant a fini par se matérialiser au‑dessus de sa propre capitale.

Réunissons les suspects habituels

La position des USA a été extrêmement ambiguë dès le départ. Au moment du putsch, l’ambassade américaine en Turquie a parlé d’un « soulèvement turc ». Le secrétaire d’État John Kerry, qui était à Moscou pour parler de la Syrie, a aussi sécurisé ses paris. L’OTAN était totalement muette. Ce n’est qu’une fois qu’il était bien évident que le putsch avait foiré que le président Obama et ses alliés de l’OTAN ont officiellement déclaré leur « soutien au gouvernement démocratiquement élu. »

Le sultan est revenu en force dans l’arène. Il est aussitôt apparu en direct sur CNN Turk pour demander à Washington de lui livrer Gülen, sans même posséder la moindre preuve qu’il ait fomenté le putsch. Il a ensuite fait peser cette menace : « Si vous désirez conserver votre accès à la base aérienne d’Incirlik, vous devrez me le livrer. » Il est difficile de ne pas faire le parallèle avec l’histoire récente, lorsque le régime Cheney en 2001 a demandé aux Talibans de livrer Oussama ben Laden aux USA sans avoir de preuve qu’il était responsable des attentats du 11 septembre.

Même si elle a de quoi étonner, l’hypothèse numéro un est la suivante : les services secrets d’Erdogan savaient qu’un coup d’État se préparait et le rusé sultan a laissé aller les choses, en sachant que le putsch serait un échec, car les conspirateurs avaient très peu d’appui. Il se peut aussi qu’il ait su – à l’avance – que même le Parti démocratique des peuples (HDP) pro-Kurde, dont il tente d’évincer les députés du Parlement, appuierait le gouvernement au nom de la démocratie.

Deux autres faits ajoutent de la crédibilité à cette hypothèse. Plus tôt la semaine dernière, Erdogan a signé un projet de loi conférant l’immunité de poursuites aux soldats qui participent à des opérations de sécurité intérieure (lire anti-PKK), signe d’une amélioration des relations entre le gouvernement de l’AKP et l’armée. La principale entité judiciaire de la Turquie (HSYK ) a aussi évincé pas moins de 2 745 juges à l’issue d’une réunion extraordinaire tenue à la suite de la tentative de putsch. Cela ne peut que signifier que la liste avait été établie à l’avance.

La conséquence géopolitique immédiate de l’après-tentative de coup d’État, est qu’Erdogan semble avoir miraculeusement reconquis sa « profondeur stratégique », pour reprendre les mots de l’ancien premier ministre Davutoglu, qui a été mis de côté. Cette reconquête est à la fois externe – après l’échec lamentable de ses politiques au Moyen-Orient et envers les Kurdes – et interne. À toutes fins pratiques, Erdogan contrôle maintenant le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Il ne fera pas non plus de quartier dans son épuration de l’armée. Mesdames et Messieurs, attendez-vous à ce que le sultan casse la baraque.

Ce qui veut dire que le projet néo-ottoman tient toujours, mais qu’il est maintenant soumis à une réorientation tactique majeure. L’ennemi véritable, ce n’est pas la Russie et Israël (ni même Daesh, qui ne l’a jamais été en fait), mais bien les Kurdes syriens. Erdogan en veut aux Unités de protection du peuple (YPG), qu’il considère comme une simple extension du PKK. Son ordre du jour est d’empêcher par tous les moyens la création d’une entité étatique autonome au nord-est de la Syrie – un Kurdistan établi comme un second Israël avec le soutien des USA. Pour y parvenir, il doit établir une forme d’entente cordiale avec Damas, en affirmant avec force que la Syrie doit conserver son intégrité territoriale. Ce qui implique aussi, évidemment, une reprise du dialogue avec la Russie.

À quoi joue la CIA au juste?

Il va sans dire qu’un affrontement entre Ankara et Washington est maintenant inévitable. Si l’Empire du Chaos est dans le coup – il n’y a aucune preuve tangible en ce sens pour l’instant – c’est sûrement du côté des néoconservateurs, et de la CIA à l’intérieur du périmètre, qu’il faut se tourner, et non vers le canard boiteux qu’est devenue l’administration Obama. Pour l’instant, l’influence d’Erdogan ne se limite qu’à l’accès à Incirlik. Mais sa paranoïa gonfle comme un ballon de baudruche. Pour lui, Washington est doublement suspect, en raison de son soutien aux YPG.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le sultan dans sa sainte colère. Malgré toutes ses folies géopolitiques récentes, le rétablissement simultané de ses liens avec Israël et la Russie est on ne peut plus pragmatique. Erdogan sait qu’il a besoin de la Russie pour que la construction du gazoduc Turkish Stream et des centrales nucléaires se concrétise. Il a besoin aussi du gaz naturel israélien pour consolider le rôle de la Turquie comme carrefour énergétique clé entre l’Orient et l’Occident.

En apprenant que l’Iran a accordé son soutien à la « défense courageuse de la démocratie » par la Turquie, comme l’a tweeté le ministre des Affaires étrangères Zarif (un élément crucial), il est clair qu’Erdogan, en quelques semaines seulement, a complètement reconfiguré l’ensemble du tableau régional. Tout converge vers l’intégration eurasiatique et un profond intérêt pour les nouvelles Routes de la soie, au détriment de l’OTAN. Pas étonnant que ce soit la panique à l’intérieur du périmètre à Washington, où Erdogan est considéré par la très grande majorité comme le proverbial allié imprévisible et peu fiable. Le rêve de se retrouver avec des colonels turcs sous les ordres directs de la CIA est maintenant brisé – pour l’avenir prévisible du moins.

Puis qu’en est-il de l’Europe? Yildirim a déjà dit que la Turquie songe à rétablir la peine de mort, afin de l’imposer aux putschistes. Ce qui se traduit pour l’essentiel par bye bye UE. Bye bye aussi à l’approbation, par le Parlement européen, des déplacements sans obligation de visa pour les ressortissants turcs visitant l’Europe. Après tout, Erdogan a déjà obtenu ce qu’il voulait de la chancelière Merkel, c’est-à-dire ces six milliards d’euros pour contenir la crise des réfugiés qu’il a lui-même provoquée. Merkel a tout misé sur Erdogan. Aujourd’hui, elle rumine, pendant que le sultan a un accès direct à Dieu grâce à Face Time.

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduit par Daniel, relu par Catherine pour le Saker Francophone

jeudi 21 juillet 2016

Que se passe t-il en Turquie ?

Comment démêler le propagande du complotisme ?

Il est toujours difficile de démêler ce qui s'est passé en Turquie dans le nuit du 15 juillet 2016 tant pour le coup d'état en lui-même que pour l'enquête qui a été ouverte après son échec. Aussi les spéculations politiques et les exploitations médiatiques y vont bon train depuis cette semaine, et ce n'est pas les doubles et même triples jeux auxquels nous a habitué la politique changeante de Recep Erdogan qui simplifient la lecture des événements.  


Tout le monde l'a compris aujourd'hui, il y a dans ce coup d'état tenté en Turquie la semaine dernière un part d'ombre que ce disputent aujourd'hui un point de vue occidental jouant avec une propagande atlantiste de plus en plus mensongère et un point de vue eurasiste jouant quant à lui avec une théorie complotiste de plus en plus probable...Et au milieu de tout cela un pouvoir turc qui procède à une épuration musclée du pays dont la critique vive exprimée par les occidentaux cherche peut-être a détourner l'attention d'un enquête menée sur ce coup d'état manqué du 15/16 juillet et qui éclabousse les officines étasuniennes, CIA et OTAN très présentes en Turquie.


Quelques faits : 

Les premiers résultats de l'enquête définissent que coup d'état a été dirigé militairement sur le terrain par le général Akin Ozturk, ancien Commandant des Forces aériennes qui sont très impliquées dans le dispositif stratégique de l'OTAN déployées en Turquie.
Politiquement, cette tentative de renversement du Président Erdogan qui intervient quelques jours après un réchauffement des relations entre Ankara et Moscou serait liée au réseau d'opposition mené par Fethullah Gülen, un intellectuel turc dont l'exil aux USA a été accordée par des responsables de la CIA en 1999. Les relations entre Gülen et la CIA sont importantes et multiples comme le montre son réseau d'écoles "Hizmet" qui ont servi de couverture à l'agence étasunienne dans les anciennes Républiques soviétiques d'Asie Centrale par exemple. Lorsque la politique d'Erdogan a cherché a être plus indépendante des directives américaines, l'opposition de Gülen s'est radicalisée et a organisé en Turquie un pouvoir parallèle en Turquie. Gülan a été condamné par contumace en septembre 2015 au motif d'avoir déjà préparé un coup d'état en Turquie. Aujourd'hui Ankara demande à Washington son extradition...

Lorsque le coup d'Etat intervient dans le nuit du 15 au 16 juillet, la première phase semble aboutir avec la capture des médias, le siège de l'assemblée nationale et surtout la maîtrise de l'espace aérien à partie de plusieurs bases contrôlées par les putschistes dont la plus grosse base stratégique que l'OTAN dispose dans la région, à Incirlik.

Un peu après minuit l'avion présidentiel qui ramène Tecep Erdogan à Ankara est pris en chasse par 2 avions aux ordres de putschistes, mais ces derniers abandonnent rapidement leur poursuite et retournent à leur base.

A partir de cet instant les forces loyalistes reprennent le dessus, et le contrôle du ciel, tandis que la foule appelée par le Président Erdogan investit les rues d'Ankara et s'oppose au coup d'Etat. L'ordre constitutionnel sera rétabli au petit matin tandis que la vague des arrestations commence...



Ce que l'on sait 

Les pilotes putschistes qui ont suivi le Président Erdogan lors de son vol de retour était ceux qui avaient abattu le 24 novembre 2015 le chasseur bombardier russe Su 24 en mission antiterroriste en Syrie. L'enquête a depuis déterminée que l'avion n'avait pas violé l'espace aérien turc (et quand bien cela n'aurait pas justifie pas sa destruction), et la Turquie a présenté ses excuses à la Russie pour cet incident grave ayant entraîné la mort d'un pilote et une grave crise diplomatique entre les pays et dont il est important de rappeler ici quelques "coïncidences" :
  • L'attaque de l'avion russe intervient après que Moscou est demandé à Ankara de cesser son soutien logistique aux organisations terroristes opérant en Syrie.
  • Le F16 qui a tiré basé à Incirlik était en mission de reconnaissance photographique sur la frontière, or ces missions sont supervisées... par la CIA présente sur la base. 
  • Les 2 pilotes sont des sympathisants du réseau Gulen dont le dirigeant pro occidental affiche dans ces discours une russophobie régulière.
24 novembre 2015, destruction en vol d'un Su24 russe 
par un F16 turc sous commandement de la CIA

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, ces deux pilotes qui devaient abattre l'avion du Président et qui avaient verrouillé leur cible, ont reçu un ordre d'annulation du Commandement au dernier moment. Cet ordre a été général pour tous les avions des putschistes qui sont tous rentrés dans leurs bases respectives. 

Il semblerait que cet abandon de l'assassinat du Président et de la couverture aérienne qui étaient vitales pour le putsch soient la conséquence d'une menace d'intervention russe immédiate contre les aéronefs turcs à l'aide des batteries de missiles S-400 sur l'aéroport militaire syrien de Hmaymime (à proximité de Lattaquié), et qui ne sont qu'à 12 secondes de l'espace aérien turc

Devant la menace de voir des avions, certes putschistes, mais appartenant aux effectifs de l'OTAN être détruits par les russes (qui auraient pu officiellement leur reprocher ?) le Commandement stratégique a annulé toutes les missions aériennes du coup d'état.. 


Les 2 pilotes qui ont été arrêtés et sont en cours d'interrogatoire ainsi que d'autres officiers impliqués dans le putsch pour que la lumière soit faite sur ces zones d'ombre du coup d'état qui pourrait se révéler comme une nouvelle opération sous faux drapeau menée par des USA, désireux d’empêcher tout rapprochement entre Moscou et Ankara.

On peut aimer ou ne pas aimer Erdogan, dont la politique pragmatique ressemble parfois à celle d'un chien fou, mais force est de constater que les relations qu'entretiennent les USA avec la Turquie ne sont motivées, depuis les années 50, que par l'intérêt de contrôler dans cette région vitale, une pièce stratégique maîtresse dans leur affrontement contre la Russie.

En effet, la Turquie qui appartient territorialement plus à l'Eurasie qu'à l'Europe, est pour Washington :
  • la porte d'accès de la Méditerranée orientale pour la Russie (mer Noire),
  • le carrefour des routes énergétiques en provenance du Moyen Orient, d'Asie et du Caucase 
  • un anneau important dans l'encerclement de l'Iran, une base arrière de la guerre en Irak
  • le partenaire potentiels importants de projets gaziers occidentaux ou russes
  • l'armée la plus importante de l'OTAN (700 000 hommes) qui assure sa présence au Moyen Orient
  • etc...
Bref, autant d'avantages qui poussent les USA à tout faire et à n'importe quel prix pour conserver ce pays dans leur giron militaro-industriel et surtout l'empêcher de se rapprocher de la Russie.

Le risque d'un coup d'état en Turquie était connu, en décembre Moscou avait été informé de la probabilité d'une opération de la CIA en Turquie pour remplacer l'ingérable Erdogan par le fidèle Gülen. J'avoue qu'à l'époque, en pleine crise de Sukhoi 24, je n'avais pas accordé une attention sérieuse à cet article, mais qui aujourd'hui revient au premier plan des analyses en cours.
Par ailleurs Mujtahib une source bien informée au sein de la famille royale saoudienne a déclaré que "le Prince héritier saoudien et le ministre  de la Défense Mohammad bin Salman avaient été informés du coup d'Etat militaire en Turquie" par les services étasuniens.
Enfin si on rajoute à ceci d'autres faits convergents comme celui de la décision prise par Paris 2 jours avant le putsch, de "fermer son ambassade à Ankara jusqu'à nouvel ordre pour des raisons de sécurité", nous sommes en droit de nous poser des questions sur cette connaissance du danger et l'éventuelle complicité occidentale qu'elle suppose...


Ce que l'on observe 

Depuis les déclarations officielles de bonne conscience ralliant le 16 juillet la condamnation du coup de force au lendemain du coup d'état, les représentations occidentales, assez discrètes dans ce dossier brûlant, ont laissé la place à leur propagande qui depuis se lâche jusqu'à la pâmoison contre... le Président Erdogan, victime du Putsch et qui est accusé d'islamiser son régime en menant en réaction une épuration (mais qui ne le ferait pas ?) au sein de l'opposition et de vouloir rétablir la peine de mort pour punir les auteurs du putsch. 
Et ces chiens de garde médiatiques qui ferment les yeux sur la charia des royaumes pétroliers du Golfe et sont les premiers à hurler au complotisme lorsque quelqu'un critique le système qu'ils défendent vont même jusqu'à soupçonner Erdogan d'avoir lui même organiser ce coup débat sanglant pour justifier une épuration anti démocratique...

Tout cela cela prête à sourire et surtout nous invite à chercher d'autres raisons que des inquiétudes droitdelhommistes pour expliquer ce retournement de l'attitude occidentale vis à vis d'un sultan ottoman à qui on voulait ouvrir encore les portes de l'Union Européenne il y a peu.

Ce qui a semblé irrité au plus haut point l'Oncle Sam ce sont bien les rapprochements entre Ankara et Moscou, que la guerre en Syrie avait gelé, mais que la diplomatie russe à force de patience et d'arguments a réussi à débloquer, jouant il est vrai sur une politique versatile et ambitieuse menée par Erdogan.

Ce dernier en effet depuis son arrivée au pouvoir ne cesse de changer de cap, laïc évoluant vers un régime islamique, un jour contre un autre jour avec les Frères musulmans, soutenant l'opposition syrienne avant de la lâcher plus tard etc... Seul son alignement à la politique atlantiste et aux USA, qui l'avaient aidé a fonder l'AKP son parti politique était une constante de son évolution politique... jusqu'à aujourd'hui !

Ankara, à cause de son suivisme atlantiste initial, a été dans la guerre en Syrie le dindon de la farce d'une politique occidentale complice de la nébuleuse terroriste en Syrie jusqu'à ce que cette dernière échappe au contrôle de son créateur étasunien. Le gouvernement turc qui s’apprêtait en novembre a rompre ses relations avec les groupes islamistes en Syrie a probablement été pris en otage par une crise majeure avec Moscou suite à l'attaque du sukhoi 24 russe décidé par une partie de son état major, affidé à la CIA.

Les arrestations au sein de l'appareil militaire turc et l'enquête en cours vont confirmer rapidement quels liens unissent les putschistes et leurs commanditaires politiques avec les officines étasuniennes que sont la CIA et l'OTAN, très présentes en Turquie, et quels rôles ont elles joué dans ce coup d'état.

Lawrence Wilkerson,soutient la théorie d'une action de la CIA . Il s'agit de l’ex-chef du cabinet de l'ancien ministre américain des Affaires étrangères, Colin Powell, et "qui est convaincu que le service de renseignement américain est directement impliqué dans la récente tentative de coup d'Etat en Turquie."

Au lendemain de l'arrestation des 2 pilotes que le Gouvernement turc désire condamner à mort pour leur participation au putsch, le vice Premier ministre russe Arkadi Dvorkovitch, annoncé le lundi 18 juillet que les projets économiques entre la Russie et la Turquie étaient à nouveau à l'ordre du jour. notamment le prjet gazier Turkish stream qui anéantit les ambitions concurrentes des USA (via le Qatar) qui sont aussi et surtout  la clé de voûte de la stratégie d'encerclement militaro industriel de la Russie  

Voilà qui devrait énerver encore plus l'Oncle Sam qui craint surtout que le purge engagée par Erdogan concerne aussi (et surtout) son influence dans la région !


Ce qui est à craindre


Hasard ? Coïncidence ? au moment du coup d'état en Turquie, 2 flottes étasuniennes animaient, avec d'autres bâtiments alliés (bulgares, roumains, turcs et Ukrainiens), deux très importantes manœuvres navales en Mer Noire. Ces 2 exercices baptisés "Black Sea Breeze" et See Breeze 2016" 

Or plusieurs sources rapportent que les flottes étasuniennes viennent de mettre le cap vers la Turquie, qui en instaurant son état d'urgence a bloqué toutes ses bases militaires y compris celle de Incirlik où sont stockés environ 90 missiles nucléaires américains de type B61Voilà peut-être un beau prétexte pour une intervention étasunienne sur le sol turc et tenter par la même occasion de reprendre directement la mission donnée aux putschistes.

Toujours en bordure de cette mer Noire dont les eaux bouillonnent depuis 2014, en Ukraine les risques d'une reprise grave du conflit dans le Donbass se font de plus en plus entendre, surtout depuis la décision par Kiev d'instaurer en Ukraine la loi martiale, vraisemblablement à partir du 1er août 2016. Attiser un feu couvant contre Moscou pour tenter d'en étouffer un autre est un jeu dangereux, mais Washington déjà pris à son propre piège en Ukraine et en Syrie, a t-il d'autre choix aujourd'hui devant cette mutinerie turque qui est le prolongement dans un autre registre de la révolution islamique qui a libéré l'Iran en 1979 de la mainmise militaro industrielle étasunienne.

Si les soupçons de l'implication étasunienne dans le coup d'état manqué du 15 juillet se confirment un crise exceptionnelle, sans précédent et surtout imprévue risque de frapper cette région déjà sous haute tension entre la Syrie, l'Irak et l'Ukraine. Les USA dans leur coutumière inconscience méprisante auront alors mis le feu à leur propre maison et, à moins que de se lancer dans une aventure militaire suicidaire, ils ne pourront pas éteindre cet incendie sans l'aide de... la Fédération de Russie et qui ne manquera pas alors de rétablir en contrepartie la stabilité initiale en Syrie et en Ukraine...

Les USA vont devoir faire machine arrière, ce qui est annoncé par l'option Trump ou au contraire foncer en avant ce qui est probable avec l'option Clinton ... 
Obama cependant en bon néo-conservateur incendiaire pourrait anticiper et forcer cette dernière option avant l'échéance électorale américaine.

L'été et l'automne vont nous dessiner l'orientation prochaine de notre monde à la dérive au milieu d'un champ de mines posé par un vampirisme étasunien arrogant.

Une fois encore on voit ici que la politique menée par Moscou et qui consiste à protéger ses intérêts dans le respect des droits internationaux et des gouvernements élus est payante sur un moyen et long terme., tandis que s'effondre les lisons dangereuses, alliances sulfureuses et autres stratégies violentes d'un Nouvel Ordre Mondial totalitaire devenu complètement fou...

Erwan Castel

L'analyse de Francis Cousin


Source de l'article 

Site "What does it mean", le lien : ICI


Pour lire les autres articles sur le coup d'état, le lien ici : Turquie




lundi 20 juin 2016

Situation des Balkans

Guerres hybrides (7)

Reconceptualiser la péninsule des Balkans



Les Balkans sont la région stratégique la plus importante en Europe aujourd’hui et, à vrai dire, ils ont tenu ce rôle pendant les siècles précédents, en dépit du fait que les diverses grandes puissances l’aient reconnu à leur époque ou non. Le but de l’étude n’est pas d’analyser méticuleusement le passé, mais de définir le présent et de prévoir l’avenir.

La source de leur importance contemporaine est de servir de facilitateur géographique pour deux méga-projets russes et chinois [Gaz russe et TGV chinois, Ndt] qui visent à pénétrer le continent unipolaire avec une influence multipolaire inébranlable. Cela explique la raison pour laquelle les Balkans sont le deuxième espace le plus susceptible d’être victime de guerres hybrides. Tout cela sera décrit en détail dans les sections à suivre, mais avant ce point, il est absolument nécessaire que le lecteur reconceptualise sa compréhension des Balkans afin de mieux comprendre la logique stratégique derrière les plans géo-économiques ambitieux de Moscou et de Pékin.


Importance géo-historique

Les Balkans ont joué un rôle primordial dans l’histoire de l’Europe principalement parce qu’ils sont le pont terrestre reliant l’Europe centrale et occidentale avec la Turquie et le Moyen-Orient. En conséquence, les deux forces ont été en mesure d’utiliser ce territoire afin de projeter leur influence dans chaque direction, avec les Romains traitant la Grèce comme un tremplin pour des conquêtes plus à l’Est, tandis que les Ottomans exploitaient les portions plus continentales de la région pour s’enfoncer dans le cœur de l’Europe avant leur défaite décisive au cours de la bataille du siège de Vienne de 1683 [et leur première tentative de 1529, NdT]. Il est donc incontestable que la péninsule des Balkans a été historiquement un pivot charnière géostratégique clé dans la mobilisation de l’influence européenne au Moyen-Orient et vice-versa. Mais un autre facteur doit être mentionné : les liens civilisationnels de la Russie dans la région.

La plupart des Balkans sont liés à la Russie à travers des liens intimes d’obligations religieuses, linguistiques, ethniques et historiques, ce dernier lien étant le plus fortement incarné par la campagne de libération du tsar Alexandre II dans la région en 1877-1878. Selon ce dernier, les conceptions géopolitiques que la Russie avait à l’époque sont exceptionnellement controversée et sortent du contenu de cette analyse, mais il est pertinent de montrer que les Balkans de l’Est (Roumanie, Bulgarie) ont servi de pont reliant physiquement la Russie au Moyen-Orient (Turquie), avec pour point culminant le bref accès des forces russes au village de San Stefano à quelques kilomètres de Constantinople.

Plus récemment, la diplomatie de la Russie dans les Balkans dans la perspective de la Première Guerre mondiale et son alliance avec la Serbie a été vilipendée par ses homologues européens, car ils y ont vu un jeu de puissance plus important dans l’utilisation des Balkans pour atteindre la mer Adriatique, et par extension la Méditerranée. Que ce fût ou non la grande intention ou simplement un effet collatéral bénéfique de l’alliance est un point discutable, puisque le but de cette explication est de montrer que la Russie, tout comme les Européens et les Turcs, pouvait capitaliser sur la position des Balkans afin de faire avancer ses objectifs géostratégiques et se connecter avec chacune des deux régions concurrentes. Par conséquent, lorsque l’on considère le mot Balkan, il faut immédiatement penser au mot pont, puisque c’est historiquement le sort global dévolu à cette région. L’exception la plus notable est celle du Macédonien Alexandre le Grand qui a utilisé la région comme un tremplin pour ses conquêtes orientales légendaires, mais un tel exploit de renommée mondiale ne sera jamais répété dans la région par la suite.

Les Balkans avant et après la guerre russo-turque 1877-1878


Importance géo-économique

A l’époque contemporaine, les Balkans ont moins de potentiel militaire mais plus de potentiel à pour une intégration économique (bien que la crise des réfugiés soit une question asymétrique distincte qui sera certainement discutée plus tard). Avec cela à l’esprit, on peut conceptualiser la région comme étant un espace relativement déconnecté entre les grandes économies allemande, russe et turque. De manière réaliste cependant, et fonctionnellement, il est seulement pertinent d’y relier l’Allemagne et la Turquie. La majeure partie du commerce de la Russie avec ces deux blocs passe par l’Europe de l’Est et la mer Noire, respectivement. Considérant cela, les politiques du Drang nach Süden (Faisons route vers le Sud) de l’UE et de l’OTAN font beaucoup plus sens conceptuellement, car il est clair que les États-Unis et l’Allemagne veulent consolider cette région sous leur contrôle total afin de reconstruire l’infrastructure de connexion de l’ère yougoslave qui a été délibérément détruite pendant les guerres des années 1990.

La grande importance géo-économique des Balkans pour l’Allemagne et, par extension, pour l’ensemble de l’économie de l’UE est donc évidente. Le plus grand marché et la plus grande puissance économique de l’Europe veut avoir un contrôle total direct (UE) et indirect (sous contrôle américain via l’OTAN) des routes commerciales du continent avec son homologue du Moyen-Orient, la Turquie, qui est la plus grande puissance économique (y compris par ses ressources non commerciales) en Asie de l’Ouest à proximité de l’UE et joignable par voie terrestre. Si l’on se rappelle l’histoire, alors ceci est le même principe qui a motivé le Berlin-Bagdad Express à la veille de la Première Guerre mondiale et qui a joué un rôle de premier plan pour expliquer pourquoi l’Allemagne et son allié austro-hongrois étaient si farouchement contre la projection de l’influence russe dans la région.

Retour vers le futur aujourd’hui, alors que les impératifs stratégiques les plus pressants de l’Allemagne (et par extension moderne, également ceux des  États-Unis) étaient d’établir un contrôle total sur la péninsule des Balkans et de rationaliser les itinéraires de transport en conformité avec ces déterminants géo-économiques. Si une tierce partie (dans les deux cas, la Russie, mais aujourd’hui soutenue par la Chine) devait insérer physiquement son influence dans le centre géographique de ce processus (Serbie), cela serait considéré comme une vulnérabilité stratégique critique qui devrait être contrée à tout prix. Ne pas le faire serait placer la ligne de vie future du commerce germano-turc (vu plus largement dans ce contexte que le commerce entre l’Union européenne et le Moyen-Orient) sous l’influence d’une entité non choisie qui pourrait vraisemblablement manipuler cet arrangement à son grand avantage stratégique (actuellement considéré comme la promotion de l’influence multipolaires aux frais de celle unipolaire).


Chemins de fer des Balkans

Catégorisations sous-régionales

Il est important à ce point d’articuler clairement ce dont on parle quand on parle des Balkans. Géographiquement, cela fait référence à la péninsule des Balkans, généralement reconnue comme étant les pays de l’ex-Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Albanie et la Grèce. Plus précisément, cependant, il y a une certaine connotation utilisée par de nombreux commentateurs en référence à ce terme. Et ils l’utilisent souvent de façon interchangeable avec les pays de l’ex-Yougoslavie. Ce n’est pas le cas pour notre auteur cependant, puisque pour lui, les Balkans se référent à l’ensemble de l’espace géographique dont ils sont la définition. On peut ajouter au contexte de cette définition des modifications géopolitiques concernant la catégorisation des trois sous-régions au sein de l’espace des Balkans. Il sera nécessaire de les décrire pour que le lecteur puisse avoir une meilleure compréhension de leurs dynamiques.

Les descriptions suivantes sont extraites de travail de l’auteur dans l’article Un nouveau calcul stratégique pour les Balkans.


Les Balkans occidentaux

Cette désignation fait référence aux États contrôlés par les forces unipolaires qui sont géographiquement aux extrémités occidentales de la péninsule. Ils comprennent la Slovénie, la Croatie, la partie croato-musulmane de la Bosnie et l’Albanie. Géographiquement parlant, le Monténégro tombe également dans cette catégorie, mais la courageuse résistance de sa population à la décision unilatérale de leur gouvernement donne l’espoir que cela puisse représenter une percée géopolitique des Balkans centraux à l’avenir.

Les Balkans centraux

Cette partie de la péninsule qui n’est pas sous le contrôle formel de l’une des institutions pro-américaines représente le terrain le plus fertile pour que la multi-polarité prenne racine, et elle inclut la Republika Srpska en Bosnie, la Serbie et la République de Macédoine. Ces États se chevauchent proprement avec leur désignation géographique, avec pour seule anomalie sous-régionale l’occupation temporaire de la province du Kosovo qui tombe donc actuellement sous l’influence géopolitique des Balkans centraux [plutôt occidentaux ? NdT] (et donc, du monde unipolaire).

Les Balkans de l’Est

La Roumanie et la Bulgarie sont derrière cette désignation géopolitique, et elles sont toutes deux sous le contrôle total des organisations unipolaires. Les événements géopolitiques ici sont beaucoup moins dynamiques que dans les autres parties de la péninsule, avec comme seule dynamique typique, la relation inverse entre un déclin de l’économie et l’augmentation des forces militaires américaines.

La connexion grecque

Dans les deux sens, géographique et géopolitique, la Grèce est reliée à chacun des sous-ensembles des Balkans. Elle se connecte physiquement à la partie occidentale, centrale et aux Balkans de l’Est quand on la considère du point de vue de la géographie, et en termes de loyauté dans cette nouvelle guerre froide, elle est fondamentalement divisée entre les camps unipolaire et multipolaire. La Grèce a toujours éprouvé un sentiment de séparation par rapport à ses autres frères des Balkans, et ce méli-mélo incertain de catégorisations l’accentue encore davantage.


Analyse situationnelle des sous-régions des Balkans

Après avoir décrit les appellations sous-régionales des Balkans, il est maintenant approprié de fournir une brève analyse de leurs situations stratégiques. Cela aidera le lecteur à comprendre l’état actuel des choses et à donner du sens hors de la sélection des Balkans centraux par la Russie et la Chine comme emplacement de leurs deux méga-projets.


Les Balkans occidentaux

Catégorisées selon leur utilité stratégique pour les États-Unis, les deux membres également les plus importants des Balkans occidentaux vis-à-vis de la stratégie unipolaire sont l’Albanie et la Croatie, toutes deux capables d’exercer une influence au-delà de leurs frontières. L’Albanie peut le faire dans la province serbe occupée du Kosovo et les régions occidentales de la République de Macédoine, tandis que la Croatie fait quelque chose de similaire sur la partie croato-musulmane de Bosnie (bien que dans une moindre mesure par rapport à l’Albanie sur sa zone d’influence). Dans les deux cas, un aspect nationaliste s’exprime, et il est spécifiquement promu dans le but de déstabiliser les pays des Balkans centraux, la Serbie et la Macédoine. Il faut aussi rappeler que les deux dirigeants des Balkans occidentaux ont vu leurs aspirations irrédentistes brièvement actualisées par les occupants fascistes durant la Seconde Guerre mondiale, et la mémoire cauchemardesque de la Grande Albanie et de la Grande Croatie n’a toujours pas été oubliée par les Macédoniens et les Serbes qui ont souffert le martyre sous ses régimes.


Le proxi suivant, le plus important des Balkans occidentaux est la Bosnie, mais son intérêt principal ne réside pas dans ce qu’elle peut faire pour promouvoir l’unipolarité, mais dans la façon dont elle peut être utilisée pour briser la multipolarité en provoquant encore une autre guerre des Balkans. Ce sera exploré plus en profondeur dans d’autres analyses à suivre. Pour l’instant, il est pertinent pour le lecteur de reconnaître que le pays est fondamentalement divisé entre deux groupes sous-nationaux unipolaires et multipolaires – l’entité pro-occidentale croato-musulmane, et la Republika Srpska pro-multipolaire. Cet arrangement est dû aux accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre civile en Bosnie et à la fédéralisation du pays. Les États-Unis et leurs alliés en sont cependant maintenant, de façon alarmante, à prendre des mesures pour réviser cet accord et potentiellement faire mouvement contre l’autonomie juridiquement consacrée de la Republika Srpska dans le pays. Par conséquent, dans le schéma général des choses, la Bosnie devrait être considérée comme un grand déclencheur géopolitique que les USA pourraient activer contre la Serbie (et par effet indirect, contre la Russie) afin de créer une situation géographique et stratégique pour saboter les Balkans multipolaires et l’actualité des méga-projets de la Chine et de la Russie, si les USA estiment que toutes les autres options ont été épuisées.

Si on continue, le Monténégro suit la Bosnie en termes d’importance dans la construction des Balkans occidentaux. Bien que ce soit un petit État, démographiquement insignifiant par rapport aux trois autres déjà mentionnés, et sans aucune ambition nationaliste expansionniste ou de mécanisme classique de déclenchement par procuration qui pourrait être utilisé militairement par le monde unipolaire, le Monténégro joue cependant un rôle éminemment stratégique. En vertu de sa situation géographique, sa séparation d’avec la Serbie en 2006 a fait perdre à cette dernière son statut de nation littorale et a augmenté la multitude de pressions potentielles déjà utilisée contre elle. Cela a été rendu possible par près de trois décennies de règne de Milo Djukanovic, qui a été un parfait exemple du chef proxy suivant à la lettre les enchères géopolitiques de ses maîtres. Plus révélateur, lui et certains de ses amis au gouvernement ont unilatéralement pris la décision préventive d’accepter l’adhésion à l’OTAN en septembre, avant même qu’elle ne l’a leur ait jamais été proposée, dans le but de démontrer publiquement leur loyauté envers l’Occident. Cela a eu pour conséquence prévisible d’être à l’origine d’une rébellion nationale parmi la majorité des citoyens, catégoriquement opposée à la mesure de servilité humiliante que constitue le fait de rejoindre le bloc militaire qui l’a bombardée en 1999, et la tension palpable entre les masses et le maître sera exposée un peu plus loin dans l’analyse.

Enfin, le dernier membre des Balkans occidentaux en importance est la Slovénie, mais elle n’a pas toujours été utilisée de cette façon. Si on fait un bref retour dans les années 1990, elle était l’étoile brillante des Balkans, ayant échappé aux ravages de la guerre, indemne grâce à son emplacement chanceux à l’extrémité géographique de la péninsule, et dans une large mesure, elle a encore le meilleur niveau de vie de la région. Le succès de la Slovénie peut être attribué à ce qu’elle soit un petit État (tant en termes géographique que démographiques) avec des atouts économiques proportionnellement développés. Cette combinaison particulière suscite l’envie de beaucoup dans la région. Malheureusement, très peu de gens (y compris les décideurs influents) ont bien compris les secrets de son succès et ont estimé qu’il pouvait être stimulés dans leur propre pays si, et seulement si, ils suivaient le leadership institutionnel de la Slovénie et se déplaçaient aussi près de l’Ouest que possible. Ils ont attribué à tort la stabilité de cette dernière à sa proximité avec l’UE et l’OTAN, et non pas à des conditions nationales et historiques uniques, et ils ont été délibérément induits en erreur en pensant que l’adhésion à ces deux organisations conduirait leur pays à une période de prospérité de type slovène. Les États-Unis ont manipulé cette perception, conçue artificiellement et largement promue, afin de garantir l’adhésion de la Croatie à l’OTAN et à l’UE en 2009 et 2013 respectivement, qui a désormais largement dépassé l’importance stratégique de la Slovénie pour ses plans.


Les Balkans centraux

Cette région géopolitique nouvellement conceptualisée est la plus importante en termes de potentiel multipolaire, mais en conséquence, c’est ce qui en fait également la plus grande cible de déstabilisation. Les vulnérabilités socio-politiques de ses trois états seront examinées dans la partie II, donc à ce stade, il est pertinent de seulement expliquer les caractéristiques générales de chacun de ces pays. En commençant par la plus septentrionale, la Republika Srpska qui est la fière partie de la Bosnie qui est restée en grande partie libre des influences unipolaires. Après avoir été victime d’une agression occidentale au cours de la campagne de bombardement de 1994 (ironiquement menée sous des prétextes «humanitaires»), son peuple et sont leadership sont hostiles à l’OTAN et très circonspects vis à vis de l’UE. Plus que tout, cependant, ils apprécient l’autonomie acharnée de leur entité et feront tout pour préserver son existence. Ils sont très conscients des efforts de Sarajevo et de ses alliés pour l’abolir subtilement et progressivement, de sorte qu’ils soient toujours en état d’alerte défensif pour parer à de nouvelles provocations. Fait important, la Republika Srpska est coincée entre la Croatie, membre de l’OTAN et le protectorat exercé sur la partie croato-musulmane de Bosnie par l’OTAN. Elle reste militairement vulnérable en cas de reprise des hostilités. Néanmoins, cela n’a pas eu l’effet d’intimidation que l’Occident pouvait avoir anticipé, depuis que son président, Milorad Dodik, ait continué à affirmer avec confiance la souveraineté de son entité et ne semble pas enclin à reculer.

Ensuite la Serbie se trouve au centre à la fois de la construction des Balkans centraux et de la péninsule des Balkans dans son ensemble, ce qui en fait le pivot de toute la région, et ce, malgré la guerre contre elle qui depuis des décennies a conduit à la réduction progressive de son territoire administré. À la suite de l' »opération Tempête » en 1995 soutenu par les États-Unis, la Croatie a ethniquement nettoyé des centaines de milliers de Serbes de la République serbe de Krajina dans la partie orientale de l’ère moderne du pays, puis a suivi une agression commune dévastatrice avec la Bosnie visant à paralyser la Republika Srpska. La République serbe de Krajina a été effacée, alors que la Republika Srpska a été contrainte à une fédération avec la partie croato-musulmane de la Bosnie et l’influence formelle de Belgrade a été retirée de la région. Puis l’OTAN a lancé une guerre contre la Yougoslavie en 1999 dans le but de faire sortir la province du Kosovo de l’attraction gravitationnelle de la Serbie, et le référendum de 2006 sur l’indépendance initiée par le larbin pro-occidental Djukanovic a retiré le Monténégro du mélange et a abouti à la situation actuelle de la Serbie. À l’heure actuelle, son gouvernement est divisé entre des représentants unipolaires (le Premier ministre) et multipolaires (le président), et il essaye un peu maladroitement de manœuvrer entre l’Est et l’Ouest. Malgré ces revers et l’agression asymétrique actuellement menée contre elle par la crise des «réfugiés» fabriquée et délibérément guidée (à analyser à part plus tard), la Serbie reste toujours le noyau stratégique pour l’intégration des Balkans (que ce soit pour les Balkans centraux ou l’ensemble de la région).

Carte Republika Srpska Krajina

Fermant la composante sud des Balkans centraux, on trouve la République de Macédoine. La situation géopolitique et géophysique de ce pays lui permet de fonctionner comme le pont de liaison critique entre les ports grecs et le centre des terres des Balkans centraux (et plus loin la Hongrie et l’Allemagne), et c’est absolument le point de passage principal pour le commerce régional nord-sud. Elle est également l’État de transit le plus traversé lors de la crise des «réfugiés» en partie à cause de sa géographie plus facile. À l’heure actuelle, Skopje est « officiellement » pro-occidental et veut rejoindre les institutions unipolaires, mais la population est plus que jamais suspecte vis à vis de l’UE et de l’OTAN après la tentative de Révolution de couleur de mai 2015. Le gouvernement a aussi des relations pragmatiques et mutuellement bénéfiques avec la Russie. Cette position charnière de la Macédoine dans les Balkans du centre-sud a fait l’objet d’une concurrence féroce entre les puissances voisines. Les idéologies expansionnistes de la Grande Albanie et de la Grande Bulgarie ont encore des prétentions envers son territoire et ont même brièvement réussi à les exercer politiquement lors de leur occupation commune fasciste à l’époque. Les deux gouvernements officieusement irrédentistes abritent encore des ambitions hégémoniques sur ce pays à ce jour. Mais selon les patriotes Macédoniens, les Grecs sont actuellement les plus hostiles de cette grappe parce qu’ils refusent de reconnaître le pays par son nom constitutionnel et, comme certains l’affirment, continuer à occuper la Macédoine égéenne. La pertinence de chacune de ces revendications est particulièrement poignante lors de l’examen des scénarios de guerre hybrides complexes auxquels doit faire face la Macédoine, et elles reviendront à la surface plus tard dans le cadre de diverses vulnérabilités socio-politiques du pays.


Les Balkans de l’Est

Pour commencer, la Roumanie est géographiquement le plus grand État des Balkans. Du point de vue de la recherche sur la guerre hybride, toutefois, elle est le pays le moins touché. Bucarest s’abstient en grande partie de s’occuper des affaires balkaniques, et quand il interagit dans la région, c’est principalement uniquement avec son voisin et allié également membre de l’UE et de l’OTAN, la Bulgarie, qui forment ensemble ce que l’auteur a appelé le bloc de la mer Noire de la mobilisation Intermarum anti-russe. La Roumanie se soucie beaucoup plus de la Moldavie et de la minorité hongroise à l’intérieur de ses frontières qu’elle ne le fait de la Serbie ou de l’un des autres pays des Balkans occidentaux ou centraux examinés, mais le stationnement de militaires américains et l’hébergement de technologies anti-missile ne peut être totalement ignoré dans le calcul régional. Cela dit, il est peu probable qu’ils seront dirigés vers l’Ouest, mais plutôt vers l’Est contre la Russie et ses unités navales en mer Noire et en Crimée. En outre, l’occupation par les États-Unis de la province serbe du Kosovo via le Camp Bondsteel, l’une de ses plus grandes bases, est suffisante pour projeter une influence déstabilisatrice directement au cœur des Balkans centraux, permettant ainsi au territoire roumain d’être utilisé pour le but stratégique contre la Russie précédemment mentionné. Pour une large part, alors, la Roumanie sera exclue du reste de l’analyse parce que son orientation géopolitique est plus pertinente pour la Hongrie, la Moldavie, le ruban ethnique roumain dans la région Bucovine de l’Ukraine occidentale et la Russie. Mais le même manque d’orientations politiques dans les Balkans ne peut pas être décrit à propos de la Bulgarie.

Prisonniers de guerre turcs, photo prise par l’armée russe à Bucarest 1878

Cet État des Slaves du Sud avait historiquement entretenu des relations très étroites et intimes avec la Russie, que ce soit au cours des époques impériale, soviétique ou actuelle et le socle de liens familiaux perdure encore à ce jour. Le problème, cependant, est que l’élite politique bulgare ne partage pas l’appel de ses citoyens pour la Russie et sont fermement dédiés à l’euro-atlantisme, qui leur dicte de prendre toutes les mesures nécessaires pour dissocier tous leurs liens en provenance de Russie. Mais Sofia ne peut évidemment pas supprimer les liens civilisationnels et historiques communs qui la lient avec Moscou. Il faut recourir à la sphère politico-économique à la place, et les éléments anti-russe les plus forcenés sont venus de Bulgarie ces derniers temps, que ce soit la mise en œuvre des sanctions, le rejet de South Stream [projet de gazoduc pour faire passer le gaz russe vers l’Europe, NdT] et la décision de fonder un centre de commandement de l’OTAN dans le pays. A l’époque de la tentative macédonienne de Révolution de couleur en mai 2015, la Bulgarie a déplacé de façon provocante certaines de ses troupes à la frontière, apparemment pour se protéger contre les terroristes inexistants qui auraient pu être à proximité, mais en réalité pour faire pression sur un pays que beaucoup en Bulgarie revendiquent comme une extension de leur propre territoire. Si on comprend les ambitions hégémoniques que la Bulgarie recèle vers son voisin, il est plus facile de prévoir le rôle qu’elle aura dans certains scénarios de guerre hybride contre la Macédoine, et qui seront certainement étudiés dans les parties à venir.


La connexion grecque

La République hellénique a toujours joui d’un certain degré de séparation par rapport aux autres pays des Balkans, malgré le partage de similitudes profondes avec eux. L’alphabet grec était la base de l’alphabet cyrillique conçu par les saints Cyril et Methode de Macédoine, et les Grecs partagent la même foi orthodoxe que la plupart de leurs frères des Balkans. Néanmoins, il y a encore beaucoup de différences entre eux, et les Grecs sont très fiers du caractère distinctif qui les sépare de leurs voisins. En termes modernes, il est notable que la Grèce a été le premier pays des Balkans à être accepté dans l’OTAN et l’UE, et en termes géopolitiques, elle s’est comportée comme une tête de pont atlantiste dans la région depuis le début de l’ancienne guerre froide. Mais même ainsi, cela pourrait être en train de changer de nos jours parce que la même géographie qui a permis une fois au monde unipolaire de pénétrer dans les Balkans peut également être exploitée pour une diffusion d’influence multipolaire dans le double sens de la grande péninsule et à la fois de sa partie maritime méridionale.



Voici pourquoi la Grèce est si géopolitiquement importante dans la nouvelle guerre froide, et le Premier ministre Tsipras a semblé comprendre magistralement la position privilégiée de son pays pour équilibrer adroitement entre l’Est et l’Ouest, les mois précédant la dramatique période de l’été 2015 et du référendum sur l’austérité. Même s’il a finalement rejeté le vote Oxi de son peuple, il n’a pas perdu son soutien, ce qui indique qu’il a gagné une masse suffisamment critique de partisans par son discours fort et ses exploits internationaux visibles afin de rester au pouvoir, au moins pour le moment (on en reparlera plus tard). Depuis la conclusion d’un accord avec ses créanciers, la Grèce a été nettement moins active sur la scène mondiale, mais une partie de ce constat pourrait être expliqué par la crise absolument écrasante des réfugiés qui a submergé le pays et a nécessité une attention concentrée sur les affaires intérieures. Quoi qu’il en soit, l’Occident a appris sa leçon sur Tsipras et son sens géopolitique. C’est la raison pour laquelle il y a une exploitation des contradictions politico-économiques intérieures de la Grèce afin de la garder divisée et incapable de réaliser son plein potentiel pour aussi longtemps que possible. Malgré cela, Tsipras a enseigné un brillant exemple aux Grecs du point auquel la position de leur pays était critique dans les affaires mondiales en ce moment, et le génie géopolitique et l’auto-émancipation qui en ont découlé sont peu susceptibles d’être oubliés de sitôt par ses compatriotes.

Résumé du potentiel de connexion géo-économique des Balkans

La Grèce bute physiquement sur chacune des trois sous-régions des Balkans et pourrait théoriquement agir comme leur point d’accès logistique pour le commerce vers et à partir de la Méditerranée et plus loin à l’étranger. Ceci est d’autant plus le cas pour les Balkans centraux et orientaux que pour ceux de l’Ouest, car ceux-ci ont leurs propres ports de l’Adriatique à partir desquels interagir directement avec le reste du monde. Du point de vue de l’UE, il est tout à fait possible de créer un réseau d’échanges commerciaux nord-sud entre l’Allemagne et la Turquie qui contourne complètement le rôle géographique de la Grèce, en utilisant l’axe Serbie-Bulgarie-Turquie au lieu de l’axe Macédoine-Grèce-Turquie pour se faciliter la vie. Le problème avec cette construction est qu’elle limite le commerce des pays des Balkans principalement aux deux nœuds économiques qui les prennent en tenaille (Allemagne et Turquie), et la région ne pourra jamais atteindre son plein potentiel si elle est indéfiniment piégée comme une zone de transit et une simple connexion infra-structurelle peu importante pour le monde extérieur.

La géographie grecque joue ici l’objectif stratégique libérateur ultime : désenclaver les Balkans de la tutelle germano-turque et ouvrir un accès plus direct aux marchés mondiaux. Les Balkans centraux sont naturellement prêts à faciliter les projets d’infrastructure nord-sud conjoints tels que celui proposé en raison de la façon dont les vallées serbes et macédoniennes mènent naturellement aux ports de la mer grecque, ce qui est en fait l’itinéraire le plus pratique pour tout État non européen désireux d’avoir accès à la région et à un arrière-pays européen plus profond. On verra dans une prochaine section comment exactement cette vision est attrayante pour la Russie et la Chine, étant donné qu’une telle voie pourrait non seulement lier les Balkans plus étroitement à l’ordre multipolaire émergent, mais utiliserait leur géographie régionale pour multiplier l’influence asymétrique de chacun des puissants projets dans le reste du continent. Autrement dit, les Balkans sont la porte dérobée de l’Europe, et c’est pour cette raison que les États-Unis sont si désireux de les bloquer et d’empêcher la Russie et la Chine d’y prendre pied de façon tangible, même s’ils doivent recourir à la politique de la terre brûlée par des guerres hybrides pour y parvenir.


Andrew Korybko
A suivre ...

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici


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