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lundi 11 juillet 2016

Panégyrique pour une Europe des peuples

"Nous avons besoin 
d'une renaissance de la culture classique"


Leonidas Chrysanthopoulos, est un diplomate grec de renom. Il analyse ici les crises que traverse l'Union Européenne en apportant une vision pragmatique de l'effondrement en cours et des solutions pour y remédier. Ce petit fils de la démocratie athénienne appelle de ses voeux les européens à retrouver leur socle civilisationnel et la souveraineté de ses peuples natifs...

Source de l'article, ici : Solidarité & Progrès

En tant que diplomate de carrière, Leonidas Chrysanthopoulos a participé aux négociations pour l’adhésion de la Grèce à la CEE (Communauté économique européenne). 

Il a exercé les fonctions de consul général à Istanbul, ministre-conseiller à Pékin et représentant de la Grèce auprès de l’ONU. Premier ambassadeur de Grèce en Arménie, il fut également ambassadeur en Pologne et au Canada. Directeur général des affaires européennes au ministère des Affaires étrangères de 2006 à 2012, il a été élu secrétaire général de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN). 

Il milite actuellement avec l’EPAM (Front populaire uni) pour libérer la Grèce du régime de mémorandum imposé par la Troïka.Il est l’auteur des Chroniques caucasiennes : reconstruction de l’État et diplomatie en Arménie.



Voici la transcription de l’intervention de Leonidas Chrysanthopoulos, ancien ambassadeur grec, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller des 25 et 26 juin 2016 à Berlin.

Crise mondiale : proposition de solutions

"Permettez-moi tout d’abord de féliciter l’Institut Schiller et sa présidente Helga Zepp-LaRouche pour leur combat afin de rendre le monde meilleur pour l’humanité. Je nous souhaite à tous beaucoup de succès dans cette importante conférence et espère que le résultat en sera bénéfique pour tous.

Le thème de notre conférence est très approprié et intervient à un moment où l’humanité est non seulement confrontée à la pire crise économique depuis la dépression de 1928, mais aussi à la pire crise des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, à cause de la politique agressive menée par les États-Unis ces dix dernières années, qui a détruit l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. L’UE continue de s’effondrer progressivement, car elle détruit ses États membres, ce qui en oblige certains à envisager de la quitter, tandis que son déficit démocratique ne cesse de se creuser et que les partis d’extrême droite se rapprochent de plus en plus du pouvoir.

L’économie mondiale ne parvient pas à sortir du cercle vicieux dans lequel elle est depuis l’émergence de la crise de 2008. Nous assistons à des manifestations mondiales contre les mesures d’austérité, qui accroissent la pauvreté au lieu de la croissance, et contre les systèmes financiers cupides qui conduisent à une inégalité sociale extrême. Les manifestations en France en sont un bon exemple. Jusqu’à présent, personne n’a été à l’écoute des populations. Il est temps enfin que des décisions soient prises sur les priorités qui seront bénéfiques pour les intérêts des êtres humains. Nous ne devrions plus nous demander ce que disent les marchés, mais ce que disent les populations.

L’UE est non seulement devenue une organisation incompétente, mais elle sombre dans le désarroi avec, chaque jour, des partis politiques qui se font entendre de plus en plus avec des programmes d’extrême droite et pour sortir de l’UE. Le référendum britannique de jeudi en est une preuve.

En Grèce, la situation se détériore. Après la législation adoptée par le Parlement le 22 mai, la Grèce a cessé d’exister en tant qu’État, abandonnant la gestion économique du pays aux prêteurs et à l’UE pour les cent prochaines années. C’est la première fois dans l’histoire qu’un pays s’auto-dissout.

Le Parlement n’a plus aucun rôle à jouer dans l’économie. En mai 2010, le gouvernement grec a été contraint de signer l’Accord sur les prêts conditionnés pour tenter, par des mesures d’austérité, de réduire la dette publique qui s’élevait à 129 % du PNB en 2009, soit 299 milliards d’euros en chiffres absolus. Après trois mémorandums et la mise en place de politiques erronées par l’UE, le FMI et le gouvernement grec, non seulement la dette publique n’a pas diminué, mais elle a même atteint 180 % du PNB.

Le gouvernement SYRIZA, qui a été élu sur un programme anti-austérité, a trahi le peuple grec en faisant exactement le contraire. Il n’a même pas pris en compte les résultats du référendum dans lequel 62 % de la population a voté contre les mesures d’austérité. Bien qu’ils aient reconnu leurs erreurs, l’UE, la Banque centrale européenne et le FMI continuent d’exiger la poursuite des mêmes politiques inefficaces qui détruisent un État-membre de l’UE et son peuple. De 9 % en 2010, le chômage est passé à 25 %, il est devenu courant de voir des Grecs chercher de la nourriture dans les poubelles, l’économie est paralysée par une hausse de la fiscalité, le système de santé s’est effondré et plus de 5000 personnes se sont déjà suicidées.

Mais ce n’est pas seulement que les mesures prises sont erronées, elles violent aussi le traité de Lisbonne ainsi que les droits du peuple grec, comme le confirme le rapport de l’expert indépendant des Nations unies Juan Pablo Bohoslavski, présenté le 29 février au Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

La guerre provoquée par les États-Unis en Syrie, avec la participation de certains États de l’UE, a provoqué la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Presque 5 millions de Syriens ont quitté leur pays pour demander l’asile principalement dans l’UE. L’Allemagne en a recueilli 484 000, la Suède 108 000, sans compter les autres États membres. La Turquie en accueille actuellement 2 748 000, le Liban 1 500 000 et la Jordanie 1 265 000. L’UE, autrefois championne de l’aide humanitaire, a été incapable de gérer ce flux de réfugiés. La Grèce, qui n’a pourtant pas participé à la guerre en Syrie, a été inondée par un nombre accru de réfugiés alors même que beaucoup de pays membres de l’Europe centrale refusaient de les accueillir. Bien que le flux en Grèce ait été progressivement réduit après le fragile accord signé en mars entre la Turquie et l’UE, celle-ci doit être à la hauteur de ses décisions antérieures, prévoyant que 60 000 réfugiés actuellement en Grèce et en Italie seraient réinstallés dans des États membres de l’UE. Aujourd’hui, la Grèce accueille 56 000 déplacés, qui tous veulent partir pour le nord. C’est d’ailleurs une honte que les États-Unis n’aient accepté que 4000 réfugiés.

Une autre menace à laquelle l’humanité fait face est l’animosité américaine envers la Russie, comme si nous étions encore en pleine guerre froide. Un système de missile est mis en place pour encercler la Russie et, évidemment, Moscou prépare un bouclier de défense pour le contrer. L’embargo de l’UE contre la Russie après la crise ukrainienne n’aide pas du tout à la situation. Des menaces ont été récemment faites par Obama contre la Chine, l’enjoignant à limiter sa puissance économique.

Avec une Europe en pleine désintégration et des États-Unis recherchant l’affrontement avec la Russie et la Chine, l’initiative des BRICS peut représenter une solution pour l’humanité. C’est une initiative du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, visant à poursuivre une politique de développement économique pour le bénéfice de l’humanité. Ils ont créé leur propre banque de développement pour investir dans les projets de développement nécessaires. La Chine a également mis en place la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), dont plus de vingt nations d’Asie sont membres fondateurs, ainsi qu’un fonds pour le développement de la Route de la soie. La Chine a proposé de créer une zone de libre-échange entre l’Asie et le Pacifique, proposition aussitôt rejetée par Obama, qui a créé sa propre organisation de libre-échange. Intégrer aux BRICS l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), pourrait donner naissance à une formidable puissance, qui, pourvu qu’elle reste hors du contrôle des banquiers, pourrait s’avérer décisive pour que l’humanité accède à la paix et mette fin à la pauvreté mondiale par le développement économique.

De ce qui vient d’être dit, nous pouvons déduire l’émergence d’une crise de civilisation qui entrave le progrès de l’humanité. Je suis totalement d’accord avec le point de vue de l’Institut Schiller : nous avons besoin d’une renaissance de la culture classique, alors que nous voyons quelles mesures sont prises pour empêcher que cela se produise. Ainsi, le système éducatif en Grèce est en train de tout mettre en œuvre pour faire disparaître la culture classique, semblant suivre le chemin tracé par les États-Unis et d’autres pays de l’UE. On dirait que la culture classique, qui englobe aussi l’humanisme, la philosophie, les sciences et l’art, fait peur aux classes dirigeantes, qui ne veulent pas voir les gens se remettre à réfléchir. Nous devons résister à ces tendances. En ce qui concerne le dialogue des cultures, oui, nous devons tout faire pour que cela ait lieu, et peut-être pourrions-nous faire partie du bureau des Nations unies pour le dialogue des civilisations et le rendre encore meilleur. Ces démarches pourraient renforcer les efforts pour instaurer une paix mondiale permanente.

En conclusion, et après avoir critiqué l’UE et les États-Unis, permettez-moi de proposer des solutions qui seraient bénéfiques pour l’humanité.

Pour la Grèce, il est impératif de dénoncer la convention de prêts de mai 2010, sur la base des articles 8-52 de la Convention de Vienne sur le droit des traités. Ces articles prévoient la nullité d’un traité en cas d’erreur, fraude, coercition sur un représentant d’un État, etc. La cessation de paiements, couplée à cette dénonciation de l’accord de prêt et à la nationalisation de la Banque de Grèce, permettrait à ce pays de réparer les dommages subis et de lancer un véritable développement. L’adoption d’une monnaie nationale suivra. Le Front populaire uni (EPAM), un parti politique qui n’a pas encore d’élu au Parlement, soutient cette politique :


L’UE

Elle doit être transformée en une organisation efficace, ayant pour seule priorité la sauvegarde des intérêts de ses peuples. Une nouvelle charte est nécessaire, rédigée par des mouvements de citoyens de ses États membres, qui présenteront leurs propositions à une Assemblée européenne composée de représentants de ces mouvements. L’UE existante doit être dissoute.

Les États-Unis

Ils doivent arrêter leur politique de destruction des nations et Obama doit rendre au Comité du prix Nobel de la paix ce qui lui a été décerné alors qu’il n’a rien fait pour le mériter (de même pour l’UE, qui a également reçu le Prix de la Paix). Les États-Unis doivent adopter une politique plus amicale envers la Russie et le reste du monde, pour le bien de l’humanité.


L’humanité

L’annulation de la dette globale, qui est d’environ de 600 000 milliards de dollars, permettra à l’humanité de redémarrer sur une nouvelle base plus saine. L’histoire nous donne de nombreux exemples d’annulation de la dette, de la Sisahthia, dans la Grèce antique, au Jubilé des anciennes communautés hébraïques qui, tous les cinquante ans, annulait toutes les dettes. Même dans les années 70, les pays développés de l’Occident ont supprimé la dette du Mouvement des non-alignés, permettant ainsi l’essor économique de pays comme la Yougoslavie. Le mouvement BRICS peut promouvoir cette politique, même si la décision doit être prise par le G-8. C’est tout l’humanité qui en bénéficiera, car elle sera alors en mesure de redémarrer sur des principes sains et clairs.

Pour mettre en œuvre les propositions mentionnées précédemment, il faut des politiciens qui ait de l’imagination, une vision et du courage, des politiciens qui se soucient du progrès de l’humanité et qui peuvent contrôler la cupidité des entreprises multinationales en limitant leur pouvoir. Ces politiciens n’existent pas aujourd’hui. Nous devons donc les créer."



jeudi 7 juillet 2016

La création du Sud Est asiatique

Guerres hybrides (13)

Source, le lien ici : Le Saker francophone


Par Andrew Korybko (USA) – Le 27 mai 2016 – Source Oriental Review


1ère partie, le lien ici : Comment contenir la Chine ?

La position économique globale de l’ASEAN est d’une importance cruciale dans les relations internationales contemporaines, mais tout aussi significative est la stratégie de la région vis-à-vis de la Chine et du monde unipolaire. Il y a une multitude de variables complexes qui influent sur l’état actuel des choses, et afin de bien comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de se familiariser brièvement avec le passé de la région.


Revisitons les pages du temps

L’histoire de l’Asie du Sud-Est se caractérise par un riche mélange d’éléments indigènes et étrangers qui se sont combinés pour produire une identité régionale unique. Certaines de ces interactions sont millénaires tandis que d’autres sont beaucoup plus récentes, mais seules les plus durables et les plus pertinentes seront énumérées ci-dessous. Ce qui suit est loin d’être exhaustif et a été limité pour des raisons d’espace et rester concis, mais je recommande au lecteur de poursuivre indépendamment chacun de ces fils s’il est enclin à en apprendre davantage. Les sélections en surbrillance sont spécifiquement disposée afin d’attirer l’attention sur les origines de la façon dont chacun des cinq acteurs actuellement les plus puissants et géopolitiquement pertinents (Chine, Inde, Japon, les États-Unis et la Russie) a affecté l’Asie du Sud-Est à sa manière spécifique.


Recouvrement civilisationnel

Ce n’est pas pour rien que les Européens ont utilisé le nom Indochine pour décrire globalement l’Asie du Sud-Est, puisque c’est en fait la région précise où les influences civilisationnelles indiennes et chinoises se mêlent dans une large mesure. L’individu non-asiatique standard n’a aujourd’hui probablement aucune idée du pourquoi de ce néologisme initialement choisi, mais l’histoire qui en est à l’origine est en fait très importante et de plus en plus de retour en tant que facteur actuel.


Inde

Ce que la plupart des étrangers ignorent complètement, c’est que l’Inde a exercé une influence civilisationnelle énorme sur l’Asie du Sud-Est pendant quasiment les deux derniers millénaires. L’effet étant si fort que certains chercheurs controversés ont fait référence aux royaumes indianisés de l’époque comme faisant partie de la Grande Inde. Bien que ce soit un terme très sensible à utiliser, il porte en lui beaucoup de vérité dans un sens tangible. L’empreinte civilisationnelle de l’Inde est encore visible dans l’architecture de nombreux temples qui parsèment le Myanmar, la Thaïlande, le Cambodge et les paysages indonésiens, et c’est un fait bien établi que l’hindouisme et le bouddhisme (tous deux originaire de l’Inde) sont devenus des parties inséparables de l’identité historique de la région.

L’Inde sous la domination britannique

En fait, si on avance un peu plus loin dans le temps, on pense que l’islamisation de l’Indonésie moderne, le pays le plus grand et le plus peuplé d’Asie du Sud, et d’ailleurs aussi le plus grand pays musulman du monde, a été largement facilitée par les commerçants musulmans du Gujarat de l’Inde contemporaine. En conclusion, alors que cela ne fait pas partie des connaissances habituelles de nombreux observateurs extérieurs, il n’y a absolument aucun doute que la civilisation indienne a joué un rôle de guide pour influencer le développement progressif de l’identité de l’Asie du Sud-Est. Ainsi, les réserves historiques de soft power que l’Inde a mises en branle pourraient potentiellement être réactivées en partie pour faire avancer son agenda géopolitique actuel, en fonction bien sûr d’une habile utilisation et du rappel de ces divers facteurs sur leurs publics cibles respectifs.


Chine

La Chine impériale a joué un rôle beaucoup plus direct et dur sur l’Asie du Sud-Est que les royaumes de l’Inde ne l’ont jamais fait. L’empereur a officiellement incorporé le Vietnam dans son domaine pendant plus d’un millénaire et a forcé une grande partie de la région à lui rendre hommage à un moment ou un autre au cours de son histoire. Cela ne signifie pas nécessairement que l’ensemble de l’Asie du Sud-Est a toujours été dans un état de servitude comme proxy de la Chine, mais ce genre de relation avec l’Empire était sensiblement et qualitativement différent de celui qui a précédemment été apprécié avec l’Inde et qui n’a pas donné lieu à un pouvoir formel hiérarchique entre elles. Néanmoins, ce type d’interaction n’a pas été le seul que l’Asie du Sud-Est a eu avec la Chine. Les liens commerciaux entre les deux étaient très profonds et mutuellement bénéfiques en raison de l’emplacement de la région le long de la Route de la Soie maritime vers l’Inde et le Moyen-Orient, et cela a conduit à un niveau modéré de migration chinoise, stimulée par les nombreux commerçants qui traitaient avec la région.

Les conséquences modernes de ces liens sont évidents. L’incorporation historique chinoise du Vietnam dans l’Empire est considérée par beaucoup dans ce pays comme une période sombre du colonialisme pur et simple. Cela a fait croître un niveau de ressentiment et de méfiance qui est devenu une partie intégrante de l’identité nationale vietnamienne et continue d’avoir un impact sur le présent malgré les presque 1000 ans qui se sont écoulés depuis cette époque. Ailleurs en Asie du Sud-Est, l’effet des relations historiques de la Chine est beaucoup plus positif à bien des égards et a donné naissance à une importante diaspora chinoise. Selon le Wall Street Journal, il y a environ 7 millions de Chinois ethniques à la fois en Thaïlande et en Indonésie, avec environ 6 millions de résidents en Malaisie (où ils constituent une proportion relativement plus importante de la population). Les rapports indiquent que les Chinois ethniques sont beaucoup plus intégrés et assimilés en Thaïlande qu’ils ne le sont en Malaisie et, politiquement parlant, cela crée des avantages (comme en Thaïlande) et des obstacles (comme en Malaisie) pour l’application de la politique étrangère chinoise.

Carte de l’Asie de Spruneri dans les XVe et XVIe siècles – 1844

L’attitude de la majorité nationale titulaire envers la minorité chinoise affecte inévitablement la façon dont elle perçoit la Chine proprement dite. Dans le cas des interactions communautaires négatives comme en Malaisie, il est difficile pour le gouvernement chinois de rassurer les habitants sur leurs politiques régionales et de gagner durablement leur confiance. Ce problème, cependant, est un facteur moins important en Thaïlande en raison des relations beaucoup plus harmonieuses entre les groupes ethniques. Il est important de mentionner également que les trois-quarts de la population de Singapour est d’origine chinoise, mais que cela ne semble pas être un élément influent d’une manière ou d’une autre, en raison de l’identité spécifique de l’île que Lee Kuan Yew a favorisée au fil des décennies. Alors que la Chine est le premier partenaire commercial de la ville-État développée, les liens politiques et sécuritaires entre eux sont beaucoup moins importants. C’est seulement en 1990 que les deux parties ont conclu formellement des relations bilatérales et il a été annoncé au début de décembre 2015 que Singapour accueillira des avions espions américains qui opèrent de manière provocante au dessus de la mer de Chine du Sud. Dans l’ensemble, tandis que la diaspora ethnique de la Chine est un atout de soft power positif en Thaïlande, elle est également un facteur de complication en Malaisie et étonnamment un non-facteur à Singapour, ce qui montre que l’utilisation potentielle de cet instrument par Pékin dépend entièrement des conditions nationales du pays hôte et ne peut être modélisé en aucune façon.


L’héritage durable de l’Empire du Japon

Si on passe l’histoire en avance rapide pour arriver à une époque plus proche de nous, l’occupation japonaise de l’Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale peut sans doute être considérée comme étant beaucoup plus influente que le colonialisme européen qui l’a précédé pendant des décennies. De plus d’une manière, l’héritage japonais et sa brève et sanglante implication directe dans la région a été cataclysmique dans le déclenchement de la réaction en chaîne d’indépendance qui allait suivre après la guerre, et elle est également responsable de la montée des inoubliables héros nationaux au Vietnam, au Myanmar et en Indonésie.


Les années de guerre

L’occupation japonaise de l’Asie du Sud-Est a été promue par Tokyo comme une campagne de libération contre les impérialistes occidentaux. Mais en réalité, c’était la réimposition du même système oppressif sous une forme de contrôle légèrement modifié et racialement différent. Alors que dans un premier temps, ils ont été accueillis par beaucoup dans la région comme un répit bienvenu après la domination européenne, la regrettable réalité s’est bientôt révélée que rien n’avait changé sur le plan structurel et politique. L’exploitation des ressources et la mauvaise gestion économique que les Japonais ont mises en place a contribué aux famines dévastatrices au Vietnam et sur l’île indonésienne la plus peuplée de Java, aboutissant à la mort, respectivement, de un à deux millions et de 2,4 millions de personnes. Les Japonais étaient également très brutaux avec leurs sujets et les tuaient sans pitié pour la moindre désobéissance, sans parler de la torture endémique qu’ils ont pratiquée contre les prisonniers de guerre et les présumés rebelles. Le seul pays qui ait été légèrement mieux traité que le reste est la Thaïlande, mais c’était tout simplement dû à son alliance formelle, lors de la Seconde Guerre mondiale, avec le Japon impérial qui n’exigeait donc que des efforts d’occupation minimaux pour garder ce pays en ligne.

Offensive japonaise en mer 1941

Si on peut retirer quelque chose de positif de cette période destructrice, c’est que les Japonais ont prouvé que les colonisateurs européens n’étaient pas invincibles et que les Asiatiques sont en fait tout aussi capables que toute autre race de se lever contre leurs oppresseurs. Dans la même veine, le retrait temporaire des administrations coloniales américaine et européennes, et leur remplacement progressif par celles des occupants Japonais qui sont devenues progressivement plus autonomes (en particulier dans les derniers jours de la guerre) ont provoqué un précédent irréversible qui devait conduire inévitablement aux indépendances. Le rythme auquel elles ont été obtenues a varié considérablement dans toute la région, avec le Myanmar la recevant en 1948 par exemple, alors que le Brunei ne l’a connue qu’en 1984 (et encore cette dernière pouvant être expliquée par le propre refus égoïste du sultanat de quitter plus tôt le protectorat britannique). En général, cependant, l’occupation japonaise peut être considérée comme un événement décisif qui a complètement bouleversé l’ancien système colonial européen et grandement accéléré les luttes pour l’indépendance.


Les héros des indépendances

L’une des façons par laquelle l’occupation japonaise a le plus directement façonné l’identité nationale contemporaine de certains États d’Asie du Sud concerne les héros indépendantistes qui ont émergé de ses conséquences. Ces hommes ont laissé une marque impressionnante sur leur pays d’origine qui continue à résonner jusqu’à nos jour, mais ils n’auraient jamais eu la chance de façonner l’identité nationale de leurs compatriotes s’ils n’avaient pas d’abord joué leur rôle dans le cheminement de leurs États vers l’indépendance. Chacun des trois héros qui seront mentionnés ont accédé à la notoriété en raison des rôles qu’ils ont joué lors de la Seconde Guerre mondiale avec, comme différence la plus notable, le niveau de collaboration qu’ils ont eu avec les occupants japonais.

Le plus indépendant de tous était Ho Chi Minh, du Vietnam, qui a refusé sans réserve d’accepter l’occupation par le Japon de son pays natal. Il a bravement combattu contre eux et, finalement, a pris la direction du Nord-Vietnam après avoir expulsé les Français qui étaient revenus dans la zone. Aung San du Myanmar (alors appelé Birmanie) a été taillé dans un bois complètement différent car il est arrivé au pouvoir pendant la guerre, précisément à cause de sa collaboration avec les Japonais. Il a été formé au Japon et renvoyé au Myanmar juste avant l’invasion de l’Axe comme un moyen de légitimer les motifs de libération nationale. Il a ensuite été nommé ministre de la Guerre du Myanmar occupé, mais il a été déçu par les Japonais et s’est finalement rebellé contre eux vers la fin de la guerre. Il a ensuite aidé à mener son pays vers l’indépendance envers le Royaume-Uni après la guerre, mais a été tragiquement assassiné avant de voir ce jour arriver. Le troisième et dernier héros de l’indépendance à venir au pouvoir immédiatement après la guerre était Sukarno en Indonésie. Les Japonais l’ont libéré de prison après avoir envahi l’île-nation et avaient prévu d’utiliser ce militant de l’indépendance reconnu comme leur mandataire pour contrôler le pays. Sukarno a fait de grands progrès dans la promotion de l’indépendance indonésienne dans les derniers mois de la guerre, mais il ne s’est jamais rebellé contre ses maîtres et n’a déclaré l’indépendance qu’après que les Japonais se furent rendus.

Ho Chi Minh

Ces trois héros indépendantistes ont de riches antécédents personnels et ont rempli leur rôle dans des conditions extraordinairement complexe. C’est ce qui explique pourquoi Sukarno était partenaire des Japonais tandis que Ho Chi Minh les a combattus avec véhémence. Il est donc fortement suggéré au lecteur d’explorer leurs biographies personnelles plus en profondeur s’il est intéressé à découvrir les contextes spécifiques dans lesquels ils sont arrivés au pouvoir. L’incorporation de ces personnes dans la recherche a été faite afin de démontrer l’effet par lequel le Japon impérial à aider à forger, par inadvertance, les identités nationales de certains des États émergents clés dans la région, étant donné que ces trois hommes sont incontestablement reconnus comme les pères de leurs nations modernes respectives. Pour le meilleur et pour le pire, l’indépendance actuelle de l’Asie du Sud-est est fermement liée aux événements qui ont transpiré au cours de la période d’occupation japonaise, et cela vaut la peine de connaître cette relation afin de faire comprendre pourquoi certains acteurs accueillent avec enthousiasme le retour du Japon dans la région (aussi étrange que cela puisse paraître, après en avoir tout récemment été victime).


Réparations et ré-engagement

Une partie de la raison pour laquelle certaines élites régionales sont activement ou passivement en faveur de l’engagement renouvelé du Japon avec l’Asie du Sud-est est qu’elles estiment que le Japon s’est lui-même absous de sa culpabilité dans la Seconde Guerre mondiale en payant des réparations financières et une aide sous forme de subvention. Celles-ci ont été mises en place après le traité de San Francisco en 1951 et le soutien des USA à l’adhésion du Japon au Plan de Colombo de 1954 pour la coopération économique et le développement social en Asie et dans le Pacifique, un groupement commercial et de développement multilatéral. Washington a soutenu la réintégration de Tokyo dans la région afin de l’utiliser comme un véhicule proxy pour complémentairement y étendre son influence. Les États-Unis savaient aussi que l’économie japonaise, alors en reconstruction, aurait besoin de débouchés à l’exportation à proximité et de possibilités d’investissement extérieurs afin de poursuivre sa croissance. Et comme la grande stratégie américaine stipulait qu’un Japon fort (mais occupé) serait bénéfique pour ses intérêts asiatiques, les Américains ont fait institutionnellement tout leur possible pour que cela se produise.

De manière perceptible, on peut discerner les débuts naissants du prototype de gestion depuis les coulisses qui serait déployé en force pour contenir la Chine des décennies plus tard et qui sera discuté à un autre moment de la recherche. Autrement dit, le Japon n’aurait jamais été autorisé à entrer de nouveau en Asie du Sud-Est s’il n’y avait pas bénéficié de la complicité et de l’appui des États-Unis, qui ont soutenu cette initiative afin de faire avancer leurs considérations géostratégiques. La rédemption financière pour la Seconde Guerre mondiale était la passerelle normative où les États-Unis ont conduit le Japon pour légitimer son retour dans sa zone d’influence future pré-planifiée comme proxy.



La guerre froide

La première période de confrontation globale des superpuissances a été importante pour l’Asie du Sud-Est, car elle a annoncé l’arrivée des États-Unis et de l’URSS (aujourd’hui la Russie) comme des acteurs importants dans la région. Pour une large part, l’influence américaine était beaucoup plus profondément enracinée et plus largement appliquée que celle de son homologue soviétique, mais cela ne signifie pas qu’elle était nécessairement plus efficace. Il suffit de repenser à la guerre du Vietnam pour se rappeler avec force les limites (dont certaines ont été auto-imposées) de la puissance américaine en Asie du Sud-Est à cette époque, et les lourdes pertes que des combattants de la guérilla chichement financée ont pu infliger à la superpuissance capitaliste. En outre, la crainte d’un soulèvement communiste en Malaisie occupée par les Britanniques a été suffisante pour obliger la Couronne à déployer des dizaines de milliers de soldats au cours d’une période de 12 ans avant l’indépendance pour réprimer les perturbations. Ce qui a poussé l’empire en désintégration lente à dépasser ses limites et a été un fardeau financier inutile qui n’a permis de récolter aucun dividende géopolitiques direct (tout au plus d’avoir finalement réussi à extirper les communistes).


Les États-Unis

En plus de cinq mois à compter de la fin de 1965 jusqu’à début 1966, le régime anti-communiste a tué environ un demi-million d’Indonésiens.

Si on remet le focus sur les deux superpuissances, la sphère d’influence des États-Unis s’étalait sur toute la largeur de l’ASEAN, mais à l’époque, l’organisation n’incluait évidemment pas tous ses membres actuels. Lancée en 1967, elle a commencé avec l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande, puis s’est étendue à Brunei en 1984. Ses autres élargissements n’ont eu lieu qu’après la fin de la guerre froide. Donc au plus fort des conflits par procuration, on peut honnêtement dire que toute l’organisation était entièrement sous contrôle américain. La seule fois que cet état de fait a jamais été en danger, c’était pendant la période du crépuscule de la présidence de Sukarno, lorsque le leader indonésien était soupçonné de trop se rapprocher des influences communistes locales et a a donc été renversé par un coup d’État organisé par la CIA (les conséquences politiquement pilotées ont tué entre 200 000 et 1 000 000 de personnes).

Avant la réunification du Vietnam, les États-Unis avaient évidemment une grande influence sur le Sud-Vietnam, mais cela a pris fin en 1975 avec la libération communiste de Saigon. L’effet domino induit qui a balayé les deux autres pays indochinois du Laos et du Cambodge a mis fin à la guerre anti-communiste clandestine des États-Unis dans chaque pays et a donné lieu à des conditions dans lesquelles le fidèle allié thaïlandais des USA a demandé au Pentagone, de façon surprenante, de retirer la quasi-totalité de ses forces un an plus tard. Cela n’a pas été étendu aux forces spéciales, cependant, alors que les États-Unis et la Thaïlande ont travaillé en étroite collaboration pour soutenir la guérilla des Khmers rouges qui avait été renversée à la suite de l’intervention du Vietnam au Cambodge en 1979.

De l’autre côté de la Thaïlande, les liens des États-Unis avec le Myanmar (alors la Birmanie) avaient été pragmatiques depuis l’indépendance, mais ils ont été compliqués par le gouvernement militaire arrivé au pouvoir en 1962. Les nouvelles autorités ont épousé une forme de socialisme non aligné qui n’a pas tout à fait mis le pays sous la domination des Soviétiques, mais était assez sérieux dans sa mise en œuvre pour effrayer les États-Unis. Dans les dernières années de la guerre froide, les États-Unis ont essayé d’arracher sans succès une révolution de couleur au Myanmar, finalement écrasée par l’armée. En réponse à cela et à l’emprisonnement de la provocatrice par procuration, Aung San Suu Kyi, Washington a imposé un sévère régime de sanctions qui a poussé le pays dans les bras de la Chine. Le dernier événement significatif de l’importance de l’Asie du Sud-Est qui a impliqué les États-Unis pendant la guerre froide était la Révolution populaire pour le pouvoir de 1986 qui a renversé le fantoche et corrompu Ferdinand Marcos, mais a finalement engendré assez de sentiments anti-américains pour que le nouveau gouvernement expulse les États-Unis hors de la base Clark de l’US Air Force et et de la base navale de Subic Bay en 1991.


URSS (Russie)

L’Union soviétique n’a jamais eu une présence aussi large en Asie du Sud-Est que les États-Unis, mais ses incursions se sont avérées être assez régulières et de longue durée. Le noyau de l’influence de Moscou dans la région se trouve a Hanoï, et après la réunification du Vietnam, l’Union soviétique a repris allègrement l’ancienne base navale des États-Unis de Cam Ranh Bay. Cela a permis à la marine soviétique d’exercer un rôle très important en Asie du Sud-Est et de continuellement garder les États-Unis sous pression dans une région qui avait jusque-là été considérée comme une extension de sa propre arrière-cour (une Asie Caraïbes, si l’on veut). L’Union soviétique avait historiquement patronné le Pathet Lao, et quand les communistes ont finalement renversé la monarchie pro-US, Vientiane est également devenu un appui stratégique de Moscou.

Une affiche soviétique en soutien de la guerre du Vietnam pour l’indépendance.
Cependant, le Vietnam a toujours joué un rôle beaucoup plus important dans les affaires laotiennes que les Soviétiques ne l’ont jamais fait. Bien que l’URSS ait eu des relations bilatérales indépendantes avec le Laos, les deux parties ont finalement été dépendantes de la bonne volonté et du soutien de Hanoï pour faciliter géographiquement leurs relations. Les relations avec le Cambodge étaient physiquement moins contraintes, mais sous une influence vietnamienne plus forte et plus directe, parce que l’État était globalement sous le contrôle total de l’Armée populaire du Vietnam jusqu’à son retrait complet en 1989. Pour le dire d’une autre manière, le Vietnam était la cheville ouvrière de la politique sud-est asiatique de l’Union soviétique, et ce partenariat stratégique a continué jusqu’à aujourd’hui avec la Fédération de Russie, quoique à un degré considérablement moindre.


Chine

Le rôle de Pékin en Asie du Sud-Est pendant la guerre froide n’a pas été en rapport avec sa taille et son empreinte historique, et pour une grande part, la Chine a été maintenue à distance par la plupart des États de la région. Il est vrai que la Chine a soutenu le Nord-Vietnam au cours de la guerre, mais cela ne s’est pas traduit par le type de relations de proxy contrôlé que certains à Pékin avaient peut-être prévu pour la suite. La raison pour cela est claire et elle a à voir avec le long contrôle millénaire de la Chine sur le Vietnam. Bien que s’étant produit il y a presque mille ans, la mémoire historique de cette période continue à jouer un rôle décisif sur l’identité vietnamienne même à ce jour et a donné lieu à un profond soupçon envers la Chine, implanté dans la psyché nationale. En raison de la peur que beaucoup au Vietnam avaient de tomber involontairement de facto sous le contrôle de la Chine, les autorités ont aligné leur pays plus étroitement sur l’Union soviétique comme un contrepoids stratégique à cette menace perçue et, par conséquent, elles ont fait de même pour leurs alliés laotiens après 1975.

La seule avancée géopolitique importante de la Chine à cette époque a eu lieu au Cambodge sous les Khmers rouges, mais à la fin de l’année 1978, le changement de régime après l’intervention du Vietnam a porté un coup dur aux ambitions régionales de Pékin. C’était en partie pour cette raison que la Chine a attaqué le Vietnam quelques mois plus tard au début de 1979 lors d’un conflit d’engagement limité. Le résultat final a été une défaite embarrassante que peu en Chine auraient pu anticiper à ce moment-là. Face à un groupe de trois États anti-chinois au sud de sa frontière (le Vietnam et ses alliés laotiens et cambodgiens) et le renversement complet de tout le soft power gagné pour avoir soutenu chacun de leurs mouvements de libération communiste, la Chine a réalisé qu’elle devait révolutionner sa politique au Myanmar (connu sous le nom de Birmanie à l’époque) afin de compenser. Ainsi, Pékin a diminué le soutien qu’il avait déjà accordé au Parti communiste de Birmanie afin de réparer ses relations avec Yangon (alors la capitale). Cela a conduit à un rapprochement progressif entre les deux voisins qui a abouti à un partenariat stratégique après la Révolution de couleur qui a échoué en 1988 et les efforts déterminés et surtout efficaces des États-Unis pour faire du Myanmar un État paria.


L’après Guerre froide


Retraite russe

Les années après la guerre froide ont été marquées par des processus importants qui ont transformé rapidement l’Asie du Sud-Est. La première chose qui, de toute évidence, a marqué cette nouvelle ère était l’absence de la Russie dans la région. Suite à l’effondrement de l’URSS, Moscou était manifestement beaucoup trop faible pour maintenir une telle présence lointaine (quoique hautement stratégique) en Asie du Sud-Est et, pressé par les préoccupations budgétaires internes, le gouvernement a mis fin à toutes les formes d’aide étrangère. Des relations minimales ont encore été maintenues avec le Vietnam, mais les dirigeants russes ont passé la majeure partie de la décennie 1990/2000 à essayer de construire des relations avec l’Occident, et non avec l’Orient. Bien que cette erreur de priorité ait été partiellement corrigée par le pragmatisme de Yevgeny Primakov, cela n’a pas eu beaucoup d’effet immédiat sur l’Asie du Sud-Est. La Russie s’est finalement retirée de Cam Ranh Bay en 2002 et a à peu près abandonné la région jusqu’à ce qu’elle redevienne assez forte pour revenir au début de la nouvelle guerre froide.


Renaissance chinoise

Différend en mer de Chine méridionale
Au même moment, pendant le désengagement brutal de la Russie d’Asie du Sud, la Chine a renouvelé son engagement avec la zone, comme les deux parties décidaient de mettre de côté leurs différences idéologiques historiques pour entrer dans une renaissance économique qui a été mutuellement bénéfique pour les deux. Une grande part du crédit va à la direction chinoise qui a modéré de manière pragmatique son adhésion idéologique précédemment stricte aux préceptes communistes internes et externes, permettant ainsi qu’un renouveau économique national ait lieu et rende possible un engagement commercial à long terme plus attrayant pour les pays capitalistes d’Asie du Sud-Est. L’atténuation des tensions issues de la guerre froide entre la Chine et le Vietnam a été assez importante pour permettre aux deux parties de réaliser les avantages d’une coopération économique mutuelle. Quant au retrait militaire vietnamien du Cambodge, il a ré-ouvert le pays à l’influence chinoise. Dans l’ensemble, jusqu’à ce que les États-Unis aient décidé de réchauffer volontairement le différend en mer de Chine méridionale depuis longtemps inactif après l’annonce de leur Pivot vers l’Asie en 2011 (le début asiatique de la nouvelle guerre froide), on peut objectivement établir que les relations entre la Chine et l’Asie du Sud avaient atteint des niveaux historiques sans précédent, ce qui bien sûr est l’une des principales raisons pour lesquelles les États-Unis ont malicieusement décidé de les perturber .


Intégration intra-Bloc et inter-Bloc

Les années de l’après-guerre froide pour l’ASEAN ont été surtout marquées par son élargissement à l’ensemble de l’Asie du Sud-Est. Le Vietnam l’a rejointe en 1995 et le Myanmar et le Laos ont suivi en 1997. Le Cambodge, le dernier membre à entrer dans le bloc, est devenu un membre officiel de l’organisation en 1999, complétant ainsi formellement les efforts d’intégration pan-régionaux de l’ASEAN et la mise au point de la fondation pour l’AEC qui allait suivre en novembre 2015. Dans l’intervalle de 16 ans qui a suivi, l’ASEAN a fait des pas mesurés autour de partenariats avec d’autres grands pôles économiques à travers le monde, si on se réfère à la pléthore d’ALE qu’elle a signée à la fin des années 2000. L’effet combiné des intégrations intra-bloc et inter-bloc pour lesquels l’ASEAN s’est engagée en a fait une force économique reconnaissable dans le monde qui a toujours pu se prévaloir de l’un des taux de croissance les plus élevés. En outre, en incorporant le reste de la région et en tendant la main à d’autres à travers le monde, l’ASEAN a été en mesure de se positionner comme l’organisation clé pour tous les acteurs intéressés par le commerce avec l’Asie du Sud-Est, augmentant ainsi son profil global. Avec le recul, il semblait presque inévitable qu’elle deviendrait l’une des régions les plus économiquement attrayantes dans le monde pour se transformer elle-même en l’AEC, mais le bloc a du faire face à une crise quasi existentielle en 1997 qui a menacé l’ensemble des acquis accumulés jusque là.


La crise financière asiatique 1997


L’ÉVÉNEMENT

PBS a ré-assemblé une chronologie très détaillée et précise de tout ce qui s’est passé au cours de cette crise économique prolongée en l’analysant dans un spectre géographique plus large. Le lecteur est invité à s’y référer avec enthousiasme pour de plus amples détails, mais voici un résumé concis qui suffira pour la portée de la recherche actuelle. À l’été 1997 et juste avant l’incorporation progressive dans l’ASEAN du Myanmar et du Laos, une crise financière spéculative fit décrocher la monnaie thaïlandaise. En quelques mois, elle se répandit rapidement dans toute la région, à la Malaisie, l’Indonésie et aux Philippines, Singapour étant également légèrement affecté. Conceptuellement, on peut comprendre que l’attaque post-moderne qui a été lancée contre la Thaïlande était destinée à se répandre comme elle l’a fait tout au long du noyau central de l’ASEAN (les pays membres avant les expansions des années 1990 sur le continent). George Soros est largement soupçonné d’avoir comploté et organisé l’attaque, ayant directement été accusé du fiasco financier régional par le Premier ministre malaisien Mathir Mohamed, et son implication dans cette attaque a contribué à consolider sa notoriété actuelle pour un interventionnisme perturbateur. [Soros n’est que la partie visible d’un bras armé financier transnational, NdT]


LEÇON

Un manifestant en Corée du Sud au cours de la crise de 1997

Au moment où la crise s’était largement dissipée en 1999 (au moins dans cette partie du monde, mais elle devait s’étendre plus tard à la Corée du Sud, la Russie et le Brésil), la Thaïlande, les Philippines et l’Indonésie avaient toutes acceptés l’assistance du FMI, la dernière connaissant au même moment un changement de régime contre Suharto, l’allié américain de longue date. Il était inévitable que le leader impopulaire et vieillissant soit finalement renversé à un moment donné, et il est très possible que les États-Unis aient cherché à guider la transition du leadership qui devait reprendre sa place, tout comme ils le feront plus tard avec Moubarak lors du théâtre des Révolutions de couleur des Printemps arabes. En outre, ce fut l’époque où les États-Unis étaient encore en train de perfectionner les techniques de Révolution de couleur pour synchroniser l’interaction complexe entre une multitude d’acteurs non étatiques, aussi bien ceux impliqués sciemment (comme Soros) que ceux manipulés sans le vouloir (tels que les étudiants qui ont protesté). La leçon ultime qui peut être tirée de cette expérience est que les acteurs non étatiques tels que Soros et le FMI ont travaillé plus que probablement à la demande des États-Unis, collaborant pour tenter de saboter la trajectoire économique de plus en plus indépendante de l’ASEAN pour la forcer à revenir dans le consensus de Washington.


BONNES INTENTIONS

On peut déduire de ce qui avait transpiré que l’ASEAN se sentait plus motivé pour développer ses relations commerciales avec d’autres acteurs majeurs afin de rendre sa stabilité inestimable au système économique mondial, de manière à préempter de manière proactive une future répétition des perturbations USA/SOROS/FMI qui avaient eu lieu. Cette motivation explique un peu l’engagement déterminé dont le bloc a fait preuve pour mettre en place le plus grand nombre possible d’ALE lors de la décennie suivante, afin de permettre à l’Asie du Sud de devenir le carrefour de l’économie mondiale qui a été longuement décrit dans la Partie I. On peut interpréter que la plupart des directions des États membres de l’ASEAN ont compris lors de cette crise à quel point le Consensus de Washington était gênant pour leurs économies, compte tenu de sa hiérarchie structurelle inégale et de sa nature intrinsèquement déséquilibrée, et ils ont cherché à trouver un moyen de se sortir de ce système.


LE PIÈGE DU TPP

Cela rend d’autant plus pitoyable le renoncement de certains d’entre eux, plus tard, à leurs principes multipolaires et leur enthousiasme pour le TPP américain. Il y a sans aucun doute des éléments économiques et politiques internes (les soi-disant élites) qui tiennent à profiter grassement de cet arrangement au détriment de la souveraineté de leur pays. Mais il se peut aussi que certains responsables ne se rendent tout simplement pas compte que les États-Unis utilisent de façon évidente le pacte commercial (si on peut appeler ainsi un tel arrangement inégal) pour institutionnaliser leur contrôle sur les économies et inaugurer le Consensus de Washington 2.0. Beaucoup d’entre eux, tels que ceux du Vietnam, sont trop aveuglés par la pression des États-Unis à contrarier la Chine pour réaliser qu’ils se précipitent tout droit dans le piège unipolaire. Les États-Unis ont bien joué leurs cartes, il faut le dire. On peut aussi anticiper assez précisément que le dégel minutieux du différend en mer de Chine méridionale conduira à une vague de nationalisme provoquée par les USA et la peur fabriquée en Asie du Sud-Est pourra être facilement manipulée pour diviser la région au grand avantage stratégique de l’Amérique.

Andrew Korybko 


Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici

mardi 28 juin 2016

Comment contenir la Chine ?

Guerres hybrides (13)

Source, le lien ici : Le Saker francophone


Par Andrew Korybko (USA) – Le 27 mai 2016 – Source Oriental Review

La Chine est la seule grande puissance avec les moyens économiques pour défier les États-Unis partout dans le monde. En tant que telles, ces qualités se complètent parfaitement avec les capacités militaires de la Russie en aidant les deux pôles civilisationnels à forger ensemble un ordre mondial multipolaire. La manifestation de leur vision globale commune et le cadre dans lequel elles coopèrent est le partenariat stratégique russo-chinois, et à cause de la proximité intime de Pékin avec Moscou, c’est aussi la cible des déstabilisations par les États-Unis par tous les moyens, au travers de proxy. La stratégie de Washington ne se limite pas uniquement à entraver des projets conjoints transnationaux multipolaires (aussi ambitieux que soit déjà ce but), mais aussi à contenir physiquement la Chine dans sa propre région d’origine, semblable à bien des égards à ce qui a été tenté contre la Russie depuis la fin de la guerre froide.


Ces deux stratégies se croisent dans une large mesure et ont un point commun majeur entre elles, dans le sens où elles peuvent toutes deux être favorisées par les guerres hybrides instrumentalisées par les Américains. Cette partie explore l’applicabilité de cette méthode pour l’ASEAN, la cour stratégique et le ventre mou de la Chine. À bien des égards, l’ASEAN est à la Chine ce que l’Asie centrale est à la Russie, mais il peut être fortement soutenu que l’ASEAN est d’une importance économique beaucoup plus critique pour la Chine que l’Asie centrale ne le sera jamais pour la Russie (bien que les deux régions aient une valeur stratégique égale, par rapport à chaque grande puissance respectivement). La première partie cartographiera les trois pays de l’ASEAN les plus vulnérables aux guerres hybrides (le Myanmar, le Laos et la Thaïlande), mais leur importance géopolitique et l’attrait que les États-Unis auraient à cibler spécifiquement ces États ne peuvent être pleinement compris si on l’explique hors du cadre de la région plus large qu’est l’ASEAN.

Pour cette raison, j’intégrerai dans les premières parties de cette étude géopolitique un focus sur l’ASEAN dans son ensemble, en expliquant sa stratégique saillante en général, puis en décrivant la façon dont les États-Unis envisagent de militariser par proxy le bloc des rivalités macro-régionales contre la Chine. Dans le même ordre d’idée, il est également pertinent de détailler les grands projets stratégiques de la Chine pour répondre à cet encerclement agressif et à la militarisation unipolaire des routes navigables dans les eaux internationales dont dépend une grande partie de sa croissance économique. Cela amène naturellement à réfléchir de manière approfondie sur les raisons pour lesquelles la Chine a choisi le Myanmar, le Laos et la Thaïlande comme pays d’accueil pour ses projets multipolaires conjoints transnationaux et comment ceux-ci sont envisagés comme des contre-mesures appropriées, afin d’éluder le piège que les États-Unis ont posé dans le Sud de la Mer de Chine. Les vulnérabilités socio-politiques de tous les pays de l’ASEAN seront ensuite abordées, avant que la recherche ne se penche en profondeur sur les études des cas thaïlandais et du Myanmar. Ensuite, ces deux scénarios seront comparés entre eux pour mettre en évidence la différence entre leurs vraisemblances et leur impact stratégique global respectifs.


À la croisée des chemins de l’économie mondiale

La solide croissance de l’ASEAN au cours des dernières décennies en a fait un partenaire privilégié pour beaucoup, et le bloc économique a conclu plusieurs accords de libre-échange (ALE) de haut niveau ces deux dernières années. À la fin 2015, elle a conclu des ALE bilatéraux avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud, pour l’essentiel, ce qui en fait le carrefour économique formel entre ces grandes économies mondiales. En outre, elle est actuellement engagée dans des négociations de libre-échange avec l’UE et l’Union eurasienne, qui, s’ils sont finalement scellés, donneraient à l’ASEAN des droits de libre-échange avec la quasi-totalité du supercontinent, à l’exception du Moyen-Orient et d’une petite poignée d’autres pays. Avec la convergence de tant d’intérêts économiques autour de l’ASEAN, ce n’est qu’une question de temps avant que cette série d’accords bilatéraux ne soit élargie dans un cadre multilatéral, qui intégrerait progressivement chacune des parties.



Un tel arrangement représenterait une victoire majeure pour l’Eurasie et le monde multipolaire, parce qu’il lierait chacune des grandes puissances ensemble et les rendrait collectivement plus interdépendantes les unes les autres que chacune d’elles individuellement ne le serait jamais avec les États-Unis. C’est évidemment une vision à long terme et ce ne sont pas des choses qui peuvent être mise en place en quelques années, mais le chemin sera pavé encore un peu plus, si l’ASEAN parvient à ancrer des accords de libre-échange avec l’UE et l’Union eurasienne. Les ALE de plus en plus imbriqués que ces partenaires économiques respectifs signent entre eux seront inévitablement tous rapprochés avec le temps, malgré les différences politiques et structurelles  entre certains d’entre eux, tels que le coup de froid imposé actuellement par les Américains dans les relations entre l’UE et l’Union eurasienne.


Le TTIP piétine tout

Si on lui donnait la chance de se comporter librement, l’UE aurait probablement intensifié ses relations bilatérales avec l’Union eurasienne, comme en témoigne, fin novembre  2015, la sensibilisation de Junker à l’égard de son bloc. Mais la grande stratégie des États-Unis a toujours été basée sur le maintien des deux entités divisées, d’où la crise ukrainienne fabriquée, puis la nouvelle guerre froide. Si une percée dans les relations bilatérales se produisait – peut-être en raison de changements structurels que le Balkan Stream et la route de la soie des Balkans généreraient à l’intérieur de l’UE si l’un d’entre eux était terminé avec succès –,  il est probable que le chevauchement de leurs intérêts économiques dans l’ASEAN (négocié indépendamment jusqu’ici) pourrait représenter le catalyseur idéal pour se regrouper et formaliser un cadre économique plus large et plus inclusif entre tous les acteurs. Le raisonnement sous-jacent est que la détérioration actuelle des relations UE-Union eurasienne attribuée aux Américains est le seul obstacle structurel non naturel empêchant tous les blocs commerciaux du supercontinent de coopérer à l’échelle suggérée ci-dessus.

Du point de vue stratégique américain, cependant, cela représenterait l’échec ultime de leur politique de division pour régner en Eurasie, et c’est pour cette raison institutionnelle que les États-Unis sont si déterminés à poursuivre le partenariat commercial et l’investissement transatlantique (TTIP) avec l’UE. Dans le cas où cette proposition néo-impérialiste entrerait en vigueur, les États-Unis auraient le rôle dominant pour décider si leur partenaire novice qu’est l’UE est autorisé à poursuivre ses négociations de libre-échange en cours avec le Japon et l’Inde. Plus que probablement, ces négociations seraient indéfiniment gelées, alors que ces processus sont déjà au point mort, afin de consolider le contrôle économique des USA sur le bloc. Ce n’est qu’après l’exercice d’un contrôle incontestable sur l’UE, que Washington permettra aux pourparlers d’avancer. A ce moment-là, l’objectif sera de lier le TTIP et le TPP (qui sera élargi prochainement, mais dont la composante asiatique sera dirigée par le Japon)  pour faire des États-Unis l’acteur institutionnel essentiel entre eux, puis compléter la domination unipolaire enveloppant économiquement l’Eurasie en amenant l’Inde dans le mélange à un certain moment.

Cette stratégie est ordonnée par les États-Unis, qui utilisent le battage médiatique autour de la nouvelle guerre froide qu’ils ont créée pour effrayer leurs partenaires et les amener à accepter le TTIP et le TPP sur la base de la perception fabriquée qu’ils ont besoin de contenir la Russie et la Chine, respectivement. Dans le scénario ci-dessus, si les États-Unis ne parviennent pas à faire avancer le TTIP, l’UE s’alignera de façon indépendante avec l’une de ces grandes économies asiatiques (gageons qu’elle entamerait des négociations de libre-échange avec la Chine), et les États-Unis pourraient perdre rapidement leur prééminence actuelle sur l’économie de l’UE. En très peu de temps, Bruxelles pourrait finalement arriver à la conclusion à laquelle tout le monde autour du globe est déjà arrivé et réaliser que l’avenir de l’économie mondiale repose sur l’Est et non sur l’Occident. Elle entamerait alors des relations commerciales plus larges et plus libres avec ses autres partenaires potentiels. Cela passerait bien sûr par l’inclusion de la Russie et de l’Union eurasienne. Ces deux économies convergeant déjà l’une vers l’autre (se rappeler que seuls des obstacles politiques attribués aux américains retardent l’échéance), il est prévisible qu’elles  coordonneraient leurs ALE respectifs avec l’ASEAN comme une dernière étape avant de conclure des accords similaires entre elles.


Plans de secours multilatéraux

Aussi positive que soit l’image dépeinte dans la section ci-dessus, elle ne se concrétisera probablement pas pendant au moins la décennie à venir, le cas échéant, quand on voit comment les États-Unis sont sérieux à garder active cette rivalité de Nouvelle Guerre froide. Que ce soit à travers les rouages institutionnels du TTIP ou à l’extérieur de celui-ci, par l’intermédiaire de mesures sans scrupules si ledit accord n’était pas prêt à temps, les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher l’UE de développer des relations économiques indépendantes avec l’Union eurasienne, la Chine et l’ASEAN. L’UE pourrait éventuellement être autorisée à approfondir ses relations avec le Japon et l’Inde (par la grande stratégie unipolaire décrite précédemment), mais même cela est discutable, à moins que les USA n’aient l’assurance de garder assez de contrôle sur le bloc après l’obtention de ces accords potentiels. Ils n’auront sans doute pas confiance pour laisser faire, à moins de contrôler l’UE formellement par le TTIP, rendant ainsi ces zones de libre-échange potentielles peu probables, du moins à court et moyen terme, sauf bien sûr changements géopolitiques inattendus. Pour une grande part, l’UE peut donc être écartée en toute sécurité des discussions sérieuses sur les zones de libre-échange intra-eurasiennes, mais cela ne signifie pas que ces rêves doivent être découragés simplement parce que le bloc ne peut raisonnablement pas y prendre part pour un certain temps (le cas échéant).


RCEP et FTAAP

Pour compenser la non-participation attendue de l’Union eurasiatique à l’intérieur des cadres économiques multipolaires envisagés, quelques propositions modifiées ont été faites. Deux des plus promues sont le Partenariat régional global économique (RCEP) et la zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique (FTAAP), tous deux activement soutenus par la Chine. Le RCEP est la formalisation d’un ALE multilatéral entre l’ASEAN et chacun de ses partenaires de libre-échange déjà existants (Australie, Chine, Inde, Japon, Nouvelle-Zélande et Corée du Sud). Le FTAAP, quant à lui, pousse les choses beaucoup plus loin et propose une grandiose zone de libre-échange entre tous les pays qui constituent le forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC). Donc y compris la Russie, les États-Unis et quelques autres pays de l’hémisphère occidental, mais au détriment d’un accord de libre échange complet du commerce avec l’ASEAN dans son ensemble (dont le Myanmar, le Laos et le Cambodge, qui ne sont pas membres de l’APEC).

Il est néanmoins significatif que la plupart des pays au sein du bloc participeraient à ce cadre, ce qui souligne à quel point les économies de l’ASEAN sont favorables à des offres de libre-échange trans-régionales de nos jours. Dans le même temps, cependant, l’inclusion des États-Unis pourrait grandement miner la flexibilité multipolaire du groupement à venir et le transformer plutôt en une organisation économique apolitique, qui ne pourrait être utilisée en aucune manière pour affaiblir la vision unipolaire des États-Unis. Il est probable que la Russie et la Chine ne soutiennent cette idée que dans le but de marquer des points politiques, en l’opposant aux plans exclusifs du TPP des USA qui menacent de saper les connexions commerciales existantes des deux grandes puissances et les possibilités futures avec les États concernés.


Vision de la Russie vis-à-vis du GEFTA

La dernière proposition pour créer un bloc commercial trans-régional multilatéral est venue de Russie et a été annoncée lors du discours du président Poutine à l’Assemblée fédérale le 4 décembre 2015. Le dirigeant russe a fait connaître l’intention de son pays de former un partenariat économique entre l’Union eurasienne, les États de l’ASEAN et de l’OCS (y compris les deux membres pressentis, l’Inde et le Pakistan), en faisant valoir que la nouvelle organisation «constitue près d’un tiers de l’économie mondiale, en termes de parité de pouvoir d’achat». C’est la plus réaliste des trois suggestions et la plus susceptible d’être mise en œuvre dans la pratique. La Chine a déjà un ALE avec le Pakistan (la fermeture de l’intégration eurasienne), et l’Union eurasienne étudie la possibilité de sceller des accords similaires avec l’Inde et le candidat officiel à l’OCS, l’Iran. À noter que la Russie et la Chine sont également engagées dans un partenariat trilatéral avec la Mongolie, qui pourrait aussi devenir de manière prévisible une zone de libre-échange à l’avenir.

En supposant que Moscou réussisse à atteindre ces objectifs (et il n’y a aucune raison d’en douter pour le moment), puis unisse l’Union eurasienne et l’OCS dans un partenariat économique qui serait un ajustement naturel, l’ASEAN offrirait une touche complémentaire parfaite qui pourrait stimuler économiquement tous les membres. En outre, l’inclusion de l’Inde et du Pakistan dans le cadre discuté entraînerait probablement le reste de l’Association sud-asiatique de coopération régionale (SAARC, qui a sa propre zone de libre-échange interne de commerce) a le rejoindre, ce qui pousserait l’intégration des partenaires de cette organisation, l’Afghanistan, le Bangladesh, le Bhoutan, les Maldives, le Népal et le Sri Lanka. Prise dans son ensemble, la vision de la Russie revient à former la Grande région eurasienne de libre-échange (GEFTA) qui est censée englober la grande majorité de l’Asie et fusionner un jour avec l’Union eurasienne, excluant pour le moment, évidemment, les économies européennes (de l’UE et des États non membres de l’UE), le Moyen-Orient (sauf peut-être la Syrie et Israël [une étrange combinaison bien sûr, mais poursuivie pour des raisons tout à fait distinctes]), les deux Corées et le Japon.


L’obstacle indien ouvre une possibilité pour l’ASEAN

Même en supposant un minimum d’interférences (américaines) externes essayant de compenser la vision de la Russie, il est prévisible que l’Inde présentera un défi majeur pour la mise en œuvre du GEFTA. L’Inde et la Chine sont engagées dans un dilemme de sécurité très intense qu’aucune des deux parties ne veut reconnaître publiquement. Dans ces conditions, il est peu probable que l’une d’elles soit sérieuse sur la poursuite d’un ALE avec l’autre. Du point de vue de New Delhi, l’Inde n’a aucune raison de sacrifier ce qu’elle voit comme ses intérêts économiques nationaux en concluant un ALE avec la Chine, peu importe que ce soit le RCEP ou le GEFTA. Relativement au RCEP, l’Inde a déjà conclu des ALE avec le Japon et la Corée du Sud, et elle ne croit pas que l’inclusion de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande dans le cadre multilatéral proposé compense le déséquilibre économique qu’elle pense subir au travers d’un libre-échange tarifaire avec la Chine, qu’elle devrait accepter dans le cadre de cette transaction. En ce qui concerne le GEFTA, les préoccupations sont très semblables. L’Inde est actuellement dans une relation de libre-échange avec l’ASEAN et pourrait éventuellement en conclure un avec l’Iran, après que ce dernier eut proposé une telle idée au printemps 2015. Avec les progrès tout à fait positifs pour atteindre un accord de libre-échange avec l’Union eurasienne un jour prochain, l’Inde n’a pas besoin de sauter dans le GEFTA, alors qu’elle est tout sauf assurée d’en tirer les avantages demandés via cet accord, en y enlevant les complications prévisibles si l’accord doit inclure aussi la Chine (où son leadership ne voit actuellement aucun avantage).

L’absence attendue de l’Inde au GEFTA ne signifie pas l’échec de la vision, mais elle met en évidence sa dépendance à l’égard de l’inclusion de l’ASEAN pour être géopolitiquement assez étendue pour devenir un point déterminant dans l’économie mondiale. L’Union eurasienne et ses accords bilatéraux de libre-échange sont des développements positifs en eux-mêmes, surtout s’ils débouchent sur une perspective d’ALE entre l’Union eurasienne et la Chine intégrant multi-latéralement les  accords déjà conclus (comme avec l’Iran). Toutefois, la multi-polarité serait infiniment plus forte grâce à l’ajout de l’ASEAN à cet accord. Le Vietnam est déjà partant pour un tel accord avec l’Union eurasienne, et même s’il est un composant robuste du portefeuille de partenariat de l’Union, son potentiel mutuel pâlit de la comparaison avec les deux groupements économiques ayant leur propre pacte inclusif bloc à bloc. L’une des étapes pour faire avancer cette possibilité serait pour la Russie de faire un usage efficace de la SEZ de l’ASEAN (Special Economic Zones) avec le Myanmar, le Laos et le Cambodge afin d’atteindre des ALE individuels avec les autres membres de la partie continentale de l’organisation (y compris la Thaïlande, à laquelle Medvedev a offert cette possibilité au printemps 2015). Ils pourraient alors faire collectivement pression sur leurs homologues insulaires pour aller dans ce sens.


Le TPP contre attaque

La plus grande menace pour les relations économiques du monde multipolaire avec l’ASEAN vient directement du TPP. Les États-Unis font pression avec cet arrangement commercial exclusif, afin de faire obstacle aux partenariats commerciaux existants que les pays non alliés (Russie et Chine) planifient de renforcer auprès de chaque membre du bloc. Dans un sens, le traité peut être considéré comme une déclaration préalable de guerre économique, parce que les États-Unis prennent des mesures actives pour sculpter un marché restreint qui tomberait principalement sous leur contrôle. Washington est pleinement conscient que Moscou envisage un pivot vers l’Asie et comprend qu’il doit être diversifié et intégrer la Chine s’il veut atteindre son plein potentiel économique. En ce qui concerne Pékin, les États-Unis reconnaissent à quel point les obstructions aux relations économiques bilatérales Chine-ASEAN pourraient perturber la Nouvelle Route de la Soie que la Chine espère achever dans les prochaines années. Les États-Unis aimeraient utiliser l’hégémonie économique qu’ils pourraient acquérir sur chacun des membres de l’ASEAN via le TPP afin de les intimider, de les éloigner de ces centres multipolaires et de les ancrer fermement dans le camp unipolaire. Il y a des raisons concrètes de prendre cette menace stratégique au sérieux.


L’AEC

L’ASEAN a franchi une étape historique lors de son 27e sommet, fin novembre 2015 à Kuala Lumpur, en acceptant de former la Communauté économique de l’ASEAN (AEC), afin de coordonner les relations économiques du bloc avec le monde extérieur et renforcer la coopération sociale, culturelle et sécuritaire entre ses membres. Il est prévu que l’AEC cherchera à adopter des accords commerciaux en bloc à partir de ce moment, cherchant éventuellement à élargir le TPP pour y inclure le reste de l’organisation au fil du temps. Le raisonnement est assez simple. L’ASEAN souhaite normaliser les accords commerciaux que ses membres entretiennent avec les pays et les blocs extérieurs, afin de ne pas créer un déséquilibre structurel interne entre ses économies. Si la Malaisie entre dans le TPP, mais que le Vietnam a un ALE avec l’Union eurasienne, on peut imaginer que cela créerait un désavantage pour les Philippines, qui ne disposent pas de liens institutionnalisés avec l’un ou l’autre des blocs. Le méli-mélo des différents acteurs externes, qui interagissent avec l’ASEAN sur une base de membre à membre au lieu de traiter avec tout le groupe, crée une situation interne inutilement complexe, qui rend plus difficile aux divers membres de l’AEC de s’intégrer économiquement les uns aux autres.

Bien que ce ne soit pas la comparaison la plus précise, dans ce cas, il est peu approprié de jumeler l’AEC avec l’Union eurasienne alors que les deux blocs veulent contrôler les relations économiques institutionnalisées de leurs membres avec d’autres États et organisations. Même si cet objectif n’a pas été officiellement proclamé par l’AEC pour l’instant, il est fonctionnellement inévitable qu’il aille dans cette direction, tôt ou tard, une fois que ses membres auront défini plus sérieusement leurs objectifs d’une intégration partagée. Cela signifie que l’AEC aura un jour à déterminer avec quels accords bilatéraux n’incluant pas de bloc elle veut s’étendre, pour couvrir l’ensemble de l’organisation et ceux que ses membres respectifs seront contraints d’abandonner. Il est important de noter à ce stade, que la plupart des membres de l’AEC semblent aller dans la direction du TPP, à en juger du moins par les déclarations émanant des deux meilleurs économies du groupe, l’Indonésie et la Thaïlande. Le Président Joko Widodo a dit à Obama, lors d’une réunion à la Maison Blanche à la fin Octobre que l’«Indonésie a l’intention de se joindre au TPP», tandis que l’un des vice-premiers ministres de la Thaïlande a proclamé à la fin de novembre que son pays «est très intéressé à se joindre au TPP […] il y a de fortes chances que la Thaïlande cherche à rejoindre le TPP».



La Thaïlande et l’Indonésie

La Thaïlande pourrait essayer de s’incliner publiquement face aux États-Unis aussi longtemps que possible, afin de dévier une partie de l’hostilité que beaucoup lui portent à Washington, depuis que le coup d’État multipolaire a évincé les dirigeants pro-américains et que le pays s’est largement réorienté vers la Chine. Il est probable que Bangkok n’ait pas l’intention sincère de se joindre au TPP, ou tout au moins pas à ce stade. En effet, cela mettrait en danger le partenariat stratégique qu’il a rapidement développé avec Pékin au cours de la dernière année et demie (ce sera abordé plus en avant dans la recherche), mais la situation avec l’Indonésie est beaucoup plus simple. À l’insu de la plupart des observateurs, l’Occident a engagé un mini-confinement de toutes sortes de manière contre le pays, afin de faire pression sur ses dirigeants pour prendre des décisions pro-unipolaire au moment opportun. Widodo est déjà reconnu comme  favorable à l’Ouest, mais il est toujours le maître de l’une des plus grandes économies du monde et a un rôle difficile à jouer pour contenir la Chine (comme la voit le dirigeant indonésien) tout en évitant de se soumettre totalement à la suprématie des États-Unis et devenir son dernier état proxy.


Réécriture des règles

Malheureusement, cependant, il semble que l’Indonésie soit sur le point d’utiliser son rôle de leader économique dans l’AEC pour égarer le reste de l’organisation en favorisant son basculement dans la servitude unipolaire. Si Jakarta s’engage vers le TPP, il est prévisible que ce sera le facteur décisif pour savoir si le reste de l’AEC accepte l’offre commerciale défavorable des États-Unis, au détriment de l’amélioration de ses liens avec l’Union eurasienne. En fait, la mise en œuvre du TPP pourrait même conduire à l’annulation éventuelle des ALE de l’ASEAN avec la Chine, portant ainsi un coup double à l’influence institutionnelle du monde multipolaire en Asie du Sud-Est.

À peine les détails ont-ils été connus au sujet du TPP (la fuite d’un texte d’environ deux millions de mots, qui le rend presque impossible à lire pour une seule personne pour bien le comprendre) qu’il a déjà été bien établi que les ajustements juridiques préférentiels à respecter, qui sont prescrits à chaque partie, ne sont qu’un écran de fumée pour permettre aux grandes entreprises d’acquérir des droits politiques décisifs. L’une des controverses ici, est que les entreprises pourraient poursuivre les gouvernements nationaux si les États concernés promulguaient des lois destinées à respecter l’«environnement, la santé ou avoir d’autres objectifs réglementaires» qui nuiraient aux avantages commerciaux légalement inscrits dans ladite organisation ou mettraient en danger ses bénéfices (il n’est même pas nécessaire de provoquer une baisse réelle, sa menace suffit).

Rappelant que le Vietnam participe déjà à un ALE avec l’Union eurasienne et que tous les pays de l’ASEAN ont un arrangement similaire avec la Chine, il est certainement possible que les États-Unis trouvent un prétexte au sein de chacun de ces accords pour faire valoir qu’ils violent le TPP et doivent donc être réécrits ou carrément abandonnés. S’ils ne parviennent pas à résoudre le problème dans le laps de temps donné, alors les entreprises américaines mèneront chacun des États contrevenants devant la cour au nom de Washington, pour faire valoir contre eux un règlement punitif et / ou les forcer à faire les changements dictés. Le Japon, allié des USA, peut également diriger une partie de ses grandes entreprises à faire de même, dans le cadre d’une poussée coordonnée pour maximiser la douleur économique légale infligée à l’État ciblé.


Comment cela pourrait être arrêté

Aussi extrême qu’un tel scénario puisse paraître pour le moment, il se corrèle parfaitement aux objectifs stratégiques des États-Unis de pousser les influences des grandes puissances multipolaires hors de l’Asie du Sud-Est et de thésauriser le potentiel économique de la région pour eux tout seuls. Cela a également des fondements géostratégiques très spécifiques, qui seront décrits dans le chapitre suivant, donnant ainsi une autre motivation aux États-Unis pour avancer dans cette direction. Pour autant que Washington veuille mener à bien cette stratégie, cependant, il n’est pas assuré qu’elle soit couronnée de succès. Il y a toujours une possibilité très réelle d’arrêter ce plan dans son élan, avant même qu’il ne parvienne à pleine maturité.



Le plus grand obstacle au rêve de domination des États-Unis sur l’Asie du Sud-Est via le TPP, c’est le projet chinois de Route de la soie pour l’ASEAN, une ligne ferroviaire à grande vitesse qui devrait relier Kunming à Singapour et traverser le Laos, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour. Les deux premiers pays de transit ont le plus à gagner à cette proposition. Ils devraient donc rester les plus loyaux dans la sauvegarde d’un ALE de la Chine avec l’ASEAN, dans le cas où l’AEC tente de le réviser (peut-être sous initiative indonésienne influencée par le TPP). Il y a aussi le Corridor du pipeline Chine-Myanmar qui a été lancé début 2015, pour transférer le pétrole du Moyen-Orient et son gaz vers la province du Yunnan, via une voie géostratégique plus sûre que le détroit de Malacca (ce qui est discutable et sera expliqué plus tard dans le travail), avec un potentiel envisagé d’évoluer vers un corridor commercial à grande échelle. Cela donne théoriquement à Naypyidaw [capitale de la Birmanie, NdT] un intérêt à préserver le statu quo de son ALE institutionnel avec la Chine, bien que cela puisse probablement changer avec le rôle accru de Aung San Suu Kyi sur l’État. Le Cambodge est aussi un proche allié chinois de nos jours. Il n’est pas institutionnellement lié à de grands projets d’infrastructure, ce qui signifie qu’il pourrait être acheté par le plus offrant et n’est donc pas fondamentalement fiable. Par conséquent, les partenaires les plus fiables dont dispose la Chine pour défendre ses intérêts économiques dans l’AEC, sont le Laos et la Thaïlande.

Il est prévisible que les principaux dirigeants de ces deux États ont déjà fait le choix conscient de se lier économiquement de manière plus étroite avec la Chine, en participant au projet de Route de la soie vers l’ASEAN. Pour cette raison, ils ont intérêt à s’assurer que leurs homologues de l’AEC adhérant au TPP n’imposent pas les conditions commerciales unipolaires au reste du bloc et / ou ne contraignent pas les autres à restreindre leurs liens économiques avec la Chine (à la demande des États-Unis, bien sûr). Une scission au sein de l’organisation pourrait alors facilement se produire, les États affiliés au TPP affrontant ceux non alignés, puisque l’AEC lutte pour rationaliser ses engagements économiques institutionnels, dans sa quête d’une coordination et d’une intégration plus grandes entre ses membres. Les frottements prévisibles conduiraient probablement à une impasse bloquant toute révision institutionnelle (ou expansion avec le TPP) politique au sein de l’AEC, empêchant ainsi les États-Unis d’atteindre pleinement leurs objectifs unipolaires sur ce théâtre. Par conséquent, en raison de la position du Laos, de la Thaïlande et, dans une certaine mesure, du Myanmar, les relations économiques hautement stratégiques avec la Chine (les deux premiers faisant partie de  la route de la soie de l’ASEAN et le dernier étant l’hôte du Corridor du Pipeline Chine-Myanmar) se trouvent sur le chemin des États-Unis et de leur dominance unipolaire full-spectrum sur l’ASEAN, ces trois États sont des cibles valides pour une guerre hybride dans le futur.


La perspective mondiale

La guerre économique par procuration en cours entre les camps unipolaire et multipolaire concernant l’ASEAN est d’une immense importance en termes d’impact global. Mais pour vraiment apprécier comment elle est liée au reste du monde, il est essentiel de rappeler au lecteur certains éléments de la grande stratégie américaine contemporaine.

Les États-Unis ont capitalisé depuis la fin de la guerre froide, en exportant leurs pratiques économiques néo-libérales partout dans le monde, avec l’intention ultime de piéger la Russie, la Chine et dans une moindre mesure – toujours pertinente de nos jours – l’Iran, dans un réseau d’institutions contrôlées par Washington, hors duquel il n’y aurait pas d’échappatoire. Il leur a fallu un certain temps pour avancer, mais en ce moment, les États-Unis ne cessent d’aller de l’avant à toute vitesse, en liant les quatre coins de l’Eurasie dans sa matrice de contrôle, et en encerclant de fait ces trois grandes puissances, afin de les rendre de façon disproportionnée dépendantes d’un centre de gravité économique stratégique commun.

Le TTIP / TAFTA, s’il entre en vigueur, placerait les relations économiques extérieures de l’UE sous le contrôle des États-Unis, ce qui signifie que Bruxelles serait impuissant à conclure un ALE ou un accord similaire privilégié avec d’autres pays sans la bénédiction explicite des États-Unis. Si on se rapproche du Moyen-orient, les États-Unis et le CCG travaillent à l’intensification de leurs relations économiques pour préparer un éventuel ALE. Ce n’est pas très important en ce moment, en raison de la dépendance déséquilibrée des économies du Golfe à l’égard des ventes d’énergie, mais un jour, elles devront faire une transition vers une économie plus normale, basée sur le commerce de biens. À ce moment-là, leur situation financière, et les énormes réserves qu’elles ont épargnées, seront redirigées vers l’achat de produits des États-Unis et de tout autre pays susceptible de faire partie d’un ALE avec eux à ce moment là. Le prochain objectif sur lequel les Américains se concentreront est l’ASEAN, qui vient d’être décrit en détail. La dernière partie de la stratégie supercontinentale, c’est la Corée du Sud et le Japon. Les États-Unis ont déjà un ALE avec la Corée, et ils ont l’intention d’utiliser le TPP pour créer le même arrangement avec le Japon.



Tout mis bout à bout, on peut voir clairement que la plupart des points cardinaux en Eurasie sont couverts par les plans d’ALE de l’Amérique. Si on réévalue les plans des États-Unis dans cette perspective, l’UE représente l’Eurasie de l’Ouest, le CCG est l’Eurasie du Sud-Ouest, l’ASEAN, l’Eurasie du Sud-Est, et la Corée du Sud et le Japon, l’Eurasie du Nord. Le seul lien manquant est l’Eurasie du Sud, principalement l’Inde, qui est courtisée en l’état par les États-Unis, même si elle est encore loin de conclure un ALE avec eux. Néanmoins, si les TTIP/TAFTA et TPP devaient entrer pratiquement en vigueur, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une offre irrésistible ne soit faite à New Delhi pour câliner l’Inde et la faire intégrer ce tissu économique unipolaire. Même sans une incorporation formelle dans le régime néo-libéral global des États-Unis, il a déjà été dit que l’Inde resterait probablement à l’extérieur du GEFTA en raison des préoccupations pour sa souveraineté stratégique par rapport à son voisinage et à sa rivalité avec la Chine. Dans ce cas, la Russie, la Chine et l’Iran devraient partager le même espace économique stratégique en Asie centrale, l’une des dernières parties du supercontinent restant en dehors du contrôle institutionnalisé formel des États-Unis. Cela ferait de l’Asie centrale le centre de gravité multipolaire incontestable entre ces trois grandes puissances, mais à l’inverse, cela la rendrait particulièrement vulnérable aux guerres hybrides américaines préfabriquées.

Afin d’éviter une ultra-dépendance du type trois pour un en Asie centrale, il est impératif et urgent que le monde multipolaire maintienne et défende ses percées dans l’AEC. D’où l’importance de la lutte contre le TPP et les efforts de la Chine via la Route de la soie de l’ASEAN et le corridor du pipeline Chine-Myanmar. Une retraite sur ces fronts et la cession de l’Asie du Sud-Est aux étreintes unipolaires de l’Amérique pourraient créer une situation stratégique dangereuse pour la Chine et, par extension, les autres grandes puissances multipolaires, avec pour résultat la progression du calendrier états-unien pour l’ancrage de leurs intérêts économiques en Asie centrale. La Chine a également très clairement défini ses intérêts géostratégiques dans le maintien de son influence dans l’ASEAN (ou au moins pour sa composante continentale) afin de mettre un terme à la promotion de la Coalition du confinement chinois par les États-Unis (CCC) et pour maintenir des accès à l’océan Indien non contrôlés par les Américains, afin de lui permettre d’accéder en toute sécurité aux marchés africains en plein essor dont dépend sa croissance future.


Andrew Korybko

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici