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lundi 11 juillet 2016

Panégyrique pour une Europe des peuples

"Nous avons besoin 
d'une renaissance de la culture classique"


Leonidas Chrysanthopoulos, est un diplomate grec de renom. Il analyse ici les crises que traverse l'Union Européenne en apportant une vision pragmatique de l'effondrement en cours et des solutions pour y remédier. Ce petit fils de la démocratie athénienne appelle de ses voeux les européens à retrouver leur socle civilisationnel et la souveraineté de ses peuples natifs...

Source de l'article, ici : Solidarité & Progrès

En tant que diplomate de carrière, Leonidas Chrysanthopoulos a participé aux négociations pour l’adhésion de la Grèce à la CEE (Communauté économique européenne). 

Il a exercé les fonctions de consul général à Istanbul, ministre-conseiller à Pékin et représentant de la Grèce auprès de l’ONU. Premier ambassadeur de Grèce en Arménie, il fut également ambassadeur en Pologne et au Canada. Directeur général des affaires européennes au ministère des Affaires étrangères de 2006 à 2012, il a été élu secrétaire général de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN). 

Il milite actuellement avec l’EPAM (Front populaire uni) pour libérer la Grèce du régime de mémorandum imposé par la Troïka.Il est l’auteur des Chroniques caucasiennes : reconstruction de l’État et diplomatie en Arménie.



Voici la transcription de l’intervention de Leonidas Chrysanthopoulos, ancien ambassadeur grec, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller des 25 et 26 juin 2016 à Berlin.

Crise mondiale : proposition de solutions

"Permettez-moi tout d’abord de féliciter l’Institut Schiller et sa présidente Helga Zepp-LaRouche pour leur combat afin de rendre le monde meilleur pour l’humanité. Je nous souhaite à tous beaucoup de succès dans cette importante conférence et espère que le résultat en sera bénéfique pour tous.

Le thème de notre conférence est très approprié et intervient à un moment où l’humanité est non seulement confrontée à la pire crise économique depuis la dépression de 1928, mais aussi à la pire crise des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, à cause de la politique agressive menée par les États-Unis ces dix dernières années, qui a détruit l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. L’UE continue de s’effondrer progressivement, car elle détruit ses États membres, ce qui en oblige certains à envisager de la quitter, tandis que son déficit démocratique ne cesse de se creuser et que les partis d’extrême droite se rapprochent de plus en plus du pouvoir.

L’économie mondiale ne parvient pas à sortir du cercle vicieux dans lequel elle est depuis l’émergence de la crise de 2008. Nous assistons à des manifestations mondiales contre les mesures d’austérité, qui accroissent la pauvreté au lieu de la croissance, et contre les systèmes financiers cupides qui conduisent à une inégalité sociale extrême. Les manifestations en France en sont un bon exemple. Jusqu’à présent, personne n’a été à l’écoute des populations. Il est temps enfin que des décisions soient prises sur les priorités qui seront bénéfiques pour les intérêts des êtres humains. Nous ne devrions plus nous demander ce que disent les marchés, mais ce que disent les populations.

L’UE est non seulement devenue une organisation incompétente, mais elle sombre dans le désarroi avec, chaque jour, des partis politiques qui se font entendre de plus en plus avec des programmes d’extrême droite et pour sortir de l’UE. Le référendum britannique de jeudi en est une preuve.

En Grèce, la situation se détériore. Après la législation adoptée par le Parlement le 22 mai, la Grèce a cessé d’exister en tant qu’État, abandonnant la gestion économique du pays aux prêteurs et à l’UE pour les cent prochaines années. C’est la première fois dans l’histoire qu’un pays s’auto-dissout.

Le Parlement n’a plus aucun rôle à jouer dans l’économie. En mai 2010, le gouvernement grec a été contraint de signer l’Accord sur les prêts conditionnés pour tenter, par des mesures d’austérité, de réduire la dette publique qui s’élevait à 129 % du PNB en 2009, soit 299 milliards d’euros en chiffres absolus. Après trois mémorandums et la mise en place de politiques erronées par l’UE, le FMI et le gouvernement grec, non seulement la dette publique n’a pas diminué, mais elle a même atteint 180 % du PNB.

Le gouvernement SYRIZA, qui a été élu sur un programme anti-austérité, a trahi le peuple grec en faisant exactement le contraire. Il n’a même pas pris en compte les résultats du référendum dans lequel 62 % de la population a voté contre les mesures d’austérité. Bien qu’ils aient reconnu leurs erreurs, l’UE, la Banque centrale européenne et le FMI continuent d’exiger la poursuite des mêmes politiques inefficaces qui détruisent un État-membre de l’UE et son peuple. De 9 % en 2010, le chômage est passé à 25 %, il est devenu courant de voir des Grecs chercher de la nourriture dans les poubelles, l’économie est paralysée par une hausse de la fiscalité, le système de santé s’est effondré et plus de 5000 personnes se sont déjà suicidées.

Mais ce n’est pas seulement que les mesures prises sont erronées, elles violent aussi le traité de Lisbonne ainsi que les droits du peuple grec, comme le confirme le rapport de l’expert indépendant des Nations unies Juan Pablo Bohoslavski, présenté le 29 février au Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

La guerre provoquée par les États-Unis en Syrie, avec la participation de certains États de l’UE, a provoqué la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Presque 5 millions de Syriens ont quitté leur pays pour demander l’asile principalement dans l’UE. L’Allemagne en a recueilli 484 000, la Suède 108 000, sans compter les autres États membres. La Turquie en accueille actuellement 2 748 000, le Liban 1 500 000 et la Jordanie 1 265 000. L’UE, autrefois championne de l’aide humanitaire, a été incapable de gérer ce flux de réfugiés. La Grèce, qui n’a pourtant pas participé à la guerre en Syrie, a été inondée par un nombre accru de réfugiés alors même que beaucoup de pays membres de l’Europe centrale refusaient de les accueillir. Bien que le flux en Grèce ait été progressivement réduit après le fragile accord signé en mars entre la Turquie et l’UE, celle-ci doit être à la hauteur de ses décisions antérieures, prévoyant que 60 000 réfugiés actuellement en Grèce et en Italie seraient réinstallés dans des États membres de l’UE. Aujourd’hui, la Grèce accueille 56 000 déplacés, qui tous veulent partir pour le nord. C’est d’ailleurs une honte que les États-Unis n’aient accepté que 4000 réfugiés.

Une autre menace à laquelle l’humanité fait face est l’animosité américaine envers la Russie, comme si nous étions encore en pleine guerre froide. Un système de missile est mis en place pour encercler la Russie et, évidemment, Moscou prépare un bouclier de défense pour le contrer. L’embargo de l’UE contre la Russie après la crise ukrainienne n’aide pas du tout à la situation. Des menaces ont été récemment faites par Obama contre la Chine, l’enjoignant à limiter sa puissance économique.

Avec une Europe en pleine désintégration et des États-Unis recherchant l’affrontement avec la Russie et la Chine, l’initiative des BRICS peut représenter une solution pour l’humanité. C’est une initiative du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud, visant à poursuivre une politique de développement économique pour le bénéfice de l’humanité. Ils ont créé leur propre banque de développement pour investir dans les projets de développement nécessaires. La Chine a également mis en place la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), dont plus de vingt nations d’Asie sont membres fondateurs, ainsi qu’un fonds pour le développement de la Route de la soie. La Chine a proposé de créer une zone de libre-échange entre l’Asie et le Pacifique, proposition aussitôt rejetée par Obama, qui a créé sa propre organisation de libre-échange. Intégrer aux BRICS l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), pourrait donner naissance à une formidable puissance, qui, pourvu qu’elle reste hors du contrôle des banquiers, pourrait s’avérer décisive pour que l’humanité accède à la paix et mette fin à la pauvreté mondiale par le développement économique.

De ce qui vient d’être dit, nous pouvons déduire l’émergence d’une crise de civilisation qui entrave le progrès de l’humanité. Je suis totalement d’accord avec le point de vue de l’Institut Schiller : nous avons besoin d’une renaissance de la culture classique, alors que nous voyons quelles mesures sont prises pour empêcher que cela se produise. Ainsi, le système éducatif en Grèce est en train de tout mettre en œuvre pour faire disparaître la culture classique, semblant suivre le chemin tracé par les États-Unis et d’autres pays de l’UE. On dirait que la culture classique, qui englobe aussi l’humanisme, la philosophie, les sciences et l’art, fait peur aux classes dirigeantes, qui ne veulent pas voir les gens se remettre à réfléchir. Nous devons résister à ces tendances. En ce qui concerne le dialogue des cultures, oui, nous devons tout faire pour que cela ait lieu, et peut-être pourrions-nous faire partie du bureau des Nations unies pour le dialogue des civilisations et le rendre encore meilleur. Ces démarches pourraient renforcer les efforts pour instaurer une paix mondiale permanente.

En conclusion, et après avoir critiqué l’UE et les États-Unis, permettez-moi de proposer des solutions qui seraient bénéfiques pour l’humanité.

Pour la Grèce, il est impératif de dénoncer la convention de prêts de mai 2010, sur la base des articles 8-52 de la Convention de Vienne sur le droit des traités. Ces articles prévoient la nullité d’un traité en cas d’erreur, fraude, coercition sur un représentant d’un État, etc. La cessation de paiements, couplée à cette dénonciation de l’accord de prêt et à la nationalisation de la Banque de Grèce, permettrait à ce pays de réparer les dommages subis et de lancer un véritable développement. L’adoption d’une monnaie nationale suivra. Le Front populaire uni (EPAM), un parti politique qui n’a pas encore d’élu au Parlement, soutient cette politique :


L’UE

Elle doit être transformée en une organisation efficace, ayant pour seule priorité la sauvegarde des intérêts de ses peuples. Une nouvelle charte est nécessaire, rédigée par des mouvements de citoyens de ses États membres, qui présenteront leurs propositions à une Assemblée européenne composée de représentants de ces mouvements. L’UE existante doit être dissoute.

Les États-Unis

Ils doivent arrêter leur politique de destruction des nations et Obama doit rendre au Comité du prix Nobel de la paix ce qui lui a été décerné alors qu’il n’a rien fait pour le mériter (de même pour l’UE, qui a également reçu le Prix de la Paix). Les États-Unis doivent adopter une politique plus amicale envers la Russie et le reste du monde, pour le bien de l’humanité.


L’humanité

L’annulation de la dette globale, qui est d’environ de 600 000 milliards de dollars, permettra à l’humanité de redémarrer sur une nouvelle base plus saine. L’histoire nous donne de nombreux exemples d’annulation de la dette, de la Sisahthia, dans la Grèce antique, au Jubilé des anciennes communautés hébraïques qui, tous les cinquante ans, annulait toutes les dettes. Même dans les années 70, les pays développés de l’Occident ont supprimé la dette du Mouvement des non-alignés, permettant ainsi l’essor économique de pays comme la Yougoslavie. Le mouvement BRICS peut promouvoir cette politique, même si la décision doit être prise par le G-8. C’est tout l’humanité qui en bénéficiera, car elle sera alors en mesure de redémarrer sur des principes sains et clairs.

Pour mettre en œuvre les propositions mentionnées précédemment, il faut des politiciens qui ait de l’imagination, une vision et du courage, des politiciens qui se soucient du progrès de l’humanité et qui peuvent contrôler la cupidité des entreprises multinationales en limitant leur pouvoir. Ces politiciens n’existent pas aujourd’hui. Nous devons donc les créer."



lundi 27 juin 2016

Macédoine : enjeux et menaces

Guerres hybrides (12)

Source, le lien ici : Le Saker francophone


Par Andrew Korybko (USA) – Le 27 mai 2016 – Source Oriental Review

Le dernier chapitre relatif à l’applicabilité de la loi de la guerre hybride aux Balkans se conclut avec la République de Macédoine, le pays qui risque sans doute le plus d’être déchiré par les manœuvres des États-Unis. Ce pays satisfait à la quasi-totalité des vulnérabilités socio-politiques identifiées par la théorie comme propices à la guerre hybride, et elle est sur le point d’organiser une élection historique en avril 2016 1, qui pourrait être manipulée comme un prétexte pour établir un scénario destructeur.


Dans le même temps, cependant, la Macédoine a déjà fait la preuve qu’elle est incroyablement résistante à se défendre, contre un scénario presque identique en mai 2015 au cours duquel elle a défié ce que de nombreux observateurs étrangers avaient supposé être le fait accompli d’un changement de régime.

Le monde a été témoin du désormais seul cas où une tentative de Révolution de couleur sérieuse a été pacifiquement repoussée par la population, ce qui prouve que le patriotisme est un moyen de défense précieux contre la première phase de la guerre hybride. En complément à cela, les forces de sécurité ont démantelé au même moment une bande terroriste albanaise qui avait l’intention de provoquer une guerre non conventionnelle en parallèle avec les Révolutionnaires de couleur, annihilant heureusement cette variable déstabilisante avant qu’elle n’ait une chance de tuer des civils. Ensemble, l’interaction positive et la confiance entre le peuple et l’État ont montré un modèle nouveau et efficace pour lutter contre les guerres hybrides, et les leçons que cela a enseigné au monde ne doivent pas être oubliées. Cela dit, la Macédoine d’avril 2016 a subi un an de pré-conditionnement social et structurel intensif pour la préparer à un prochain scénario de guerre hybride. Ce qui signifie que la menace est tout aussi aiguë, sinon plus, au cours des prochaines élections qu’elle ne l’était en mai 2015.


De plus près

La République de Macédoine est ciblée par la guerre hybride en raison de sa position géostratégique idéale le long des routes empruntées par le Balkan Stream et la Route de la soie des Balkans, mais le pays est socio-politiquement plus vulnérable que tout autre pays de transit, ce qui en fait une cible irrésistible pour les USA.


Géostratégie


Si on se rappelle de la route des deux méga-projets multipolaires, leur point de confluence est la République de Macédoine, pas la Grèce, car ils ne commencent à fonctionner en parallèle l’un avec l’autre qu’à partir du franchissement de la frontière. Cela signifie que la Macédoine est le goulot crucial qui relie les deux projets avec l’arrière-pays des Balkans. La Grèce est bien sûr importante en tant que point d’accès en général, mais le Balkan Stream et la Route de la soie des Balkans proviennent de directions différentes, de sorte que le checkpoint le plus efficace où la pression pourrait être appliquée pour les saper tous les deux en même temps est en Macédoine. Si un haut degré de déstabilisation devait éclater dans le pays ou si un gouvernement pro-américain devait arriver au pouvoir, il est peu probable qu’aucun des deux projets ait beaucoup d’avenir, accomplissant ainsi l’objectif principal des États-Unis et expliquant l’importance géopolitique de premier ordre de la Macédoine dans la configuration stratégique des Balkans.


Socio-politique

Les vulnérabilités socio-politiques facilitent les plans géostratégiques perturbateurs des États-Unis pour les méga-projets multipolaires des Balkans à l’intérieur de la République de Macédoine, les rendant très sensibles à la manipulation depuis l’extérieur. Voici un bref aperçu de la façon dont ils se déclinent conformément aux six caractéristiques les plus étroitement associées à la loi de la guerre hybride.


ORIGINE ETHNIQUE

Le dernier recensement de 2002 établit que la population est à 64,2% macédonienne et à 25,2% albanaise. C’est important non seulement en termes de potentiel de conflit ethnique provoqué de l’extérieur, mais aussi à cause de la façon dont cela se rapporte au gouvernement du pays par les préceptes des accords d’Ohrid. La représentation parlementaire proportionnelle a été fixée dans le droit à la suite de ce document, ce qui signifie que si un prochain recensement révélait une augmentation vertigineuse du nombre de citoyens albanais, cela aurait des conséquences directes sur la composition du gouvernement. Cela pourrait aussi potentiellement exacerber les tensions en soi, surtout s’il y avait des raisons de soupçonner que les nouveaux chiffres de la population albanaise ont été forgés d’une manière illicite (par exemple, une opposition au gouvernement exagérant le nombre comme une forme de remerciement à leurs partisans albanais à la guerre hybride et comme un moyen de légitimer la fédéralisation pré-planifiée du pays).


RELIGION

Cette autre source potentielle de division de la société recouvre parfaitement la composition ethnique du pays. Presque tous les Macédoniens de souche sont des chrétiens orthodoxes alors qu’à peu près tous les Albanais sont musulmans. En dépit de la laïcité traditionnelle de ces derniers, l’islamisation croissante des communautés musulmanes partout dans le monde (en particulier dans les Balkans dans le cadre d’un pré-conditionnement de la société aux vues néo-ottomanes de la Turquie) est une cause de préoccupation qui pourrait provoquer des conflits d’identité dans des pays historiquement chrétiens comme la Macédoine. L’autre problème est bien sûr ISIS : la Macédoine a arrêté 9 personnes pour des liens avec le groupe terroriste qui a attaqué en août (ils étaient toujours à la recherche de 27 autres qui ont évité la capture à l’époque), montrant qu’il existe une possibilité très inquiétante que l’organisation ait déjà mis en place un réseau plus profond dans le pays. Voyant que la plupart des musulmans de Macédoine sont albanais, il y a une très forte chance que cela signifie qu’ISIS a des membres cooptés dans ce groupe démographique et pourrait donc essayer de mettre en place les prémisses d’un Califat au cri de ralliement de la Grande Albanie afin de maximiser doublement ces deux idéologies destructrices. Effroyablement, la Macédoine est également incluse dans le plan quinquennal d’ISIS pour la création d’un Califat dans le monde entier, elle est donc déjà une cible désignée.


HISTOIRE

La République de Macédoine a une richesse historique qui remonte à des millénaires, mais qui se connecte de façon concise avec le présent. Il faut prêter l’oreille aux jours sombres de la Seconde Guerre mondiale, quand l’Albanie et la Bulgarie fasciste se sont associées pour annexer le territoire entre elles. Il est vrai qu’il n’y avait pas d’entité administrative reconnue internationalement appelée Macédoine à l’époque (elle faisait partie de la Banovine du Vardar dans le Royaume de Yougoslavie). Cela ne signifie pas qu’il n’existait pas d’identité ethnique macédonienne, qui avait effectivement été divisée entre la Serbie, la Bulgarie et la Grèce après les guerres des Balkans avant la Première Guerre mondiale.

Les Balkans durant la Seconde Guerre mondiale
La raison pour laquelle la Seconde Guerre mondiale est considérée comme le point de départ de cette étude est que l’Albanie et la Bulgarie sont une fois de plus en train de faire mûrir leurs idéologies expansionnistes. Même si elles risquent de ne pas chercher à occuper physiquement la Macédoine comme elles l’ont fait pendant la Seconde Guerre mondiale, cela ne signifie pas qu’elles ont abandonné leurs ambitions hégémoniques envers elle. La Grèce est également une cause d’irritation en raison de la question du nom historique. En effet, Athènes refuse de bouger sur ce point, bien que cela se révèle être une bénédiction déguisée, avec le recul, car cela a empêché les gouvernements pro-occidentaux antérieurs de la Macédoine de se précipiter vers l’UE et l’OTAN. L’importance des voisins louchant vers la Macédoine sera discuté dans la section suivante de cet article qui se consacre entièrement à eux. Mais à ce stade, il est surtout important de reconnaître qu’aucun de ces trois gouvernements précités n’a l’intérêt supérieur de la Macédoine à l’esprit, et qu’ils n’hésiteront pas à le miner pour leurs propres intérêts si l’occasion se présentait.


LIMITES ADMINISTRATIVES

La République de Macédoine est divisée en 80 municipalités réparties sur 8 régions statistiques. Les trois plus importantes par rapport à cette étude sont les régions de Skopje, de Polog et du sud-ouest, car elles englobent la grande majorité de la population albanaise du pays. En outre, la région de Polog est la seule à avoir de fait une majorité albanaise. Pris ensemble, ce groupe démographique est fortement concentré dans un arc qui longe une bonne partie de la frontière occidentale de la Macédoine. Cette configuration démographique ne correspond pas au reste des frontières régionales du pays, de sorte qu’en cas de provocation (comme l’opposition insinue qu’elle aimerait le faire si elle prend le pouvoir), elles devraient être redessinées afin de donner un sens encore plus fort à la représentation et au séparatisme de la population albanaise. Bien sûr, cela ne serait qu’un prétexte pour formaliser une division inutile, comme la fédéralisation de Bosnie conçue pour maintenir le pays dans un état de tension constant et entraver à jamais son efficacité administrative.


DISPARITÉS SOCIO-ÉCONOMIQUES

Cette vulnérabilité socio-politique est un peu plus difficile à évaluer avec précision, car même si on peut spéculer que les Albanais de souche ont un niveau de vie relativement plus faible que les Macédoniens de souche, c’est encore beaucoup mieux que l’expérience de l’Albanie ou de la province serbe occupée du Kosovo. En outre, il n’y a aucune preuve concrète prouvant que la différence de conditions de vie est assez grande pour justifier une déconnexion significative entre les deux groupes ethniques. En outre, lorsque l’on parle en termes généraux, la Macédoine est l’une des réussites économiques de l’Europe au cours des dernières années, avec son économie en croissance régulière malgré la crise qui a paralysé le reste du continent. Cela signifie que les disparités socio-économiques relatives entre Albanais et Macédoniens restent  moins prononcées qu’entre d’autres données démographiques partout en Europe, vu la façon dont les deux ont bénéficié de la croissance récente du pays alors que leurs homologues ont simplement souffert de la crise. Par conséquent, sur toutes les vulnérabilités socio-politiques présentes dans la République de Macédoine, celle-ci est la plus faible et la moins importante du groupe, bien que la perception manipulée d’une fracture pourrait être un instrument pratique pour les États-Unis pour utiliser l’agitation des Albanais contre les Macédoniens de souche.


GÉOGRAPHIE PHYSIQUE

Cette dernière caractéristique facilitatrice de la guerre hybride joue certainement en faveur des États-Unis. Il a déjà été établi que les Albanais de souche constituent un quart de la population de Macédoine et sont fortement concentrés dans les régions frontalières occidentales de l’État. Par chance, ce sont aussi les parties les plus accidentées et montagneuses du pays, évidemment idéales pour une guérilla et d’autres types d’agressions non conventionnelles. Dans le cas où une masse critique d’Albanais pourrait être induite en erreur dans une organisation contre le gouvernement et prendrait les armes après une révolution de couleur ayant échoué, le risque est extrêmement élevé qu’ils puissent tactiquement réussir et être capables de prolonger leur insurrection pour une période indéterminée. Ce scénario devient encore plus prononcé quand on pense que l’Albanie pourrait facilement exploiter ces caractéristiques géographiques afin de siphonner des armes et des combattants à travers la frontière pour maintenir l’insurrection terroriste contre l’État.



Des voisins bien louches

Il a été précédemment indiqué que trois des quatre voisins de la Macédoine ont des intentions négatives à l’égard de son statut d’État indépendant. À ce point, il est nécessaire d’en dire plus long sur eux et de les inscrire dans le contexte de la théorie de la guerre hybride. Le lecteur doit garder à l’esprit que seuls les gouvernements nationaux sont désignés comme ayant des arrière-pensées profondes à l’égard de la Macédoine, et que les citoyens ne partagent pas tous les vues implicites de leurs gouvernements.


Albanie

Carte moderne des revendications territoriales albanaises
Après avoir atteint ce dernier chapitre et lu les élaborations antérieures sur la Grande Albanie, il devrait déjà être facile de comprendre pourquoi Tirana s’échine à déstabiliser son voisin. Pour ajouter un peu plus à cette connaissance initiale, l’Albanie aimerait idéalement créer un Balkan Benelux pour solidifier institutionnellement le spectre complet des fondations hégémoniques de la Grande Albanie, comme étape préalable ou à la place d’une occupation comme au Kosovo débouchant sur le partage de la Macédoine. Tirana n’est pas intéressée par la totalité du territoire du pays car ses ambitions se limitent stratégiquement aux parties peuplées d’Albanais de la Macédoine (la plupart du temps se chevauchant avec l’imposition de la Grande Albanie de l’époque fasciste), mais elle aspirerait évidemment à rassembler le contrôle des ressources économiques macédoniennes administrées ethniquement là aussi. La façon la plus rapide de s’approprier ces entreprises en spoliant leurs propriétaires existants et légitimes serait soit de fédéraliser le pays et de réécrire la législation qui changerait les codes juridiques et fiscaux de chaque nouvelle région administrative pour soutenir ces extrémités, soit de lancer une campagne de nettoyage ethnique comme au Kosovo contre les habitants autochtones et occuper ensuite leurs usines de force. La première option est la plus pacifique des deux et a la plus grande chance de laisser ces entreprises fonctionnellement intactes, tandis que la seconde ferait presque sûrement émerger un État failli du style du Kosovo, dans les régions habitées par les Albanais à l’ouest de la Macédoine.


Bulgarie

Le voisin le plus proche, culturellement et historiquement, de la Macédoine, ne s’est jamais tout à fait réconcilié avec l’indépendance du pays et son identité nationale distincte. Les nationalistes bulgares croient qu’il n’existe pas d’appartenance ethnique macédonienne, de culture ou de langue, et qu’il s’agit tout simplement d’une forme de sous-niveau de la Grande Bulgarie. Cette attitude n’est pas officiellement affichée, mais elle est tacitement utilisée, chaque fois que la Bulgarie tente de se comporter avec condescendance comme un grand frère en Macédoine, notamment en essayant de la guider vers l’UE et l’OTAN. L’institutionnalisme partagé que la Bulgarie espère conclure avec la Macédoine, n’est qu’une façade tactique pour améliorer sa capacité à contrôler les affaires de son voisin, une forme de néo-impérialisme occidental dirigé avec Sofia, agissant comme le bon gars qui manipule en coulisse.

Cette façon d’imposer son influence, n’est pas la même que l’occupation militaire qui a eu lieu au cours de la Seconde Guerre mondiale. Elle est une manière plutôt plus subtile, mais non moins efficace, de faire en sorte que la Macédoine reste sous la domination de la Bulgarie. Le plus frappant, c’est que lorsque la Macédoine était à son point culminant de vulnérabilité au cours des dernières années, quand elle subissait une tentative de révolution de couleur en mai 2014 [2015 ?, NdT], la Bulgarie a déplacé de manière provocante son armée à la frontière afin de se prémunir contre les terroristes inexistants, mais en réalité pour appliquer une pression anti-gouvernementale d’intimidation contre les autorités. Comme pour le cliché, «les actions parlent plus que les mots», et bien que la Grande Bulgarie ne soit pas formellement adoptée par Sofia ou ses principaux représentants, ses manifestations physiques et les actions symboliques disent le contraire. Étant donné le comportement de la Bulgarie au cours des 24 dernières années de l’indépendance macédonienne, il est très probable qu’elle va continuer ses actions tactiques hégémoniques et chercher malicieusement à exploiter toute nouvelle déstabilisation subie par son voisin, afin de parvenir à cette fin.


Grèce

Le conflit de nom entre la Grèce et la Macédoine est l’obstacle le plus sérieux aux relations bilatérales, et cette seule question a des nuances historiques et identitaires très profondes pour les deux parties. Sans entrer dans les détails de la brouille entourant cette prise de bec, il est généralement admis que la République de Macédoine veut simplement confirmer son identité nationale, alors que la Grèce ne reculera devant rien dans sa quête pour intimider l’identité de son voisin historiquement établie, en acceptant un nom de compromis qui réfute son existence comme nation et même son existence tout court. Cette question est d’une telle importance obsessionnelle en Grèce, qu’Athènes a refusé à plusieurs reprises de permettre à la Macédoine d’entrer dans l’UE et l’OTAN, au moment où son gouvernement pro-occidental le désirait sincèrement, créant ainsi ironiquement la situation dans laquelle le pays est maintenant, l’un des derniers lieux indépendants du continent.

En appliquant le conflit autour du nom aux relations politiques contemporaines entre les deux voisins et sa pertinence pour les guerres hybrides, il est indéniable à ce stade, que les autorités grecques ont délibérément facilité le transport de centaines de milliers de réfugiés à la frontière macédonienne. Elles ne les ont pas  envoyés en direction de l’Albanie ou de la Bulgarie, mais précisément vers la République de Macédoine, ce qui suggère que certaines autorités grecques peuvent avoir eu l’intention malveillante de subvertir la stabilité de leur voisin, en raison du conflit autour de son nom. Ce n’est peut être pas une politique officielle, mais les autorités grecques locales, lors du débat pour savoir où envoyer les réfugiés, ont la plupart du temps toutes décidé que la République de Macédoine devrait payer, comme moyen de rétorsion pour ne pas avoir fait de compromis sur leur identité.


De plus, tous les Grecs étaient au courant de l’instabilité due à la Révolution de couleur qui a menacé le gouvernement macédonien en mai 2015. Donc de leur point de vue, envoyer une autre source de désordre à leurs frontières pouvait aider à faire émerger les conditions d’une opposition amicale envers les Grecs (Zaev a laissé entendre qu’il accepterait un nom de compromis s’il prenait le pouvoir). On dit qu’il y a eu depuis lors, une campagne concertée dans les médias internationaux par les organisations affiliées à Soros, essayant de salir le gouvernement au pouvoir pour sa mauvaise gestion de la crise des réfugiés. Il n’y avait probablement pas de coordination entre les actions contraires à l’éthique et irresponsables des autorités grecques locales, d’envoyer une masse écrasante de réfugiés vers la République de Macédoine et les groupes liés à Soros, mais ce dernier y a probablement vu instantanément une occasion de capitaliser sur le temps perdu pour faire avancer son agenda.

Aussi enfantin que ce raisonnement puisse paraître à la plupart des lecteurs – que la Grèce puisse saper son voisin avec des centaines de milliers de réfugiés, tout simplement à cause d’un conflit de nom – est en fait assez logique, du point de vue grec, en raison de l’importance d’un problème devenu un élément important de l’identité nationale. La Grèce n’aurait probablement jamais été directement impliquée dans une guerre hybride éclatant en République de Macédoine, mais il y a déjà eu assez de pré-conditionnement structurel perturbateur pour infliger des dégâts dans ce pays avec ce qui s’est passé. Si on approfondit encore cette compréhension, on peut aussi faire valoir que l’afflux incontrôlable de réfugiés que la Grèce a facilité (rappelez-vous, elle ne les a pas dirigés vers l’Albanie ou la Bulgarie), a permis à contribuer à une situation intérieure plus instable en Macédoine. Un nombre inconnu de terroristes stay-behind peuvent s’être glissés par ce chemin (en dehors de toute connaissance des autorités grecques, bien sûr) et pourraient être activés lorsque le signal de la guerre hybride sera éventuellement donné, au moment des élections anticipées d’avril 2016.



Éviter l’effondrement

Les États-Unis veulent pousser la Macédoine sur la voie de l’auto-destruction organisée de l’extérieur, de façon à la faire coïncider avec les élections anticipées d’avril 2016, mais cela ne veut pas dire que les plans de Washington sont inévitables. Il est très possible que la Macédoine sache une fois de plus repousser l’assaut asymétrique prévu contre elle, mais à condition qu’elle reconnaisse la vraie nature de la menace qui pèse sur elle cette fois-ci, et s’engage dans des préparations appropriées pour neutraliser ce scénario.


Stratégie des États-Unis

Le terrain de la guerre hybride des États-Unis contre la Macédoine est composé de trois étapes qui évoluent rapidement et qui sont conçues pour jeter le pays dans le chaos, peu après leur mise en œuvre.


PROVOCATIONS DE DERNIÈRE MINUTE

L’opposition a déjà réalisé une série de provocations politiques contre le gouvernement, mais il est probable qu’elle économise ses meilleures cartouches pour les sortir peu avant le 5 juin, date de début de l’élection. Il est impossible de savoir avec précision ce que cela pourrait entraîner, mais une estimation raisonnable est que cela tournerait autour de quelque chose lié aux agences de renseignement occidentales manipulant des écoutes électroniques. Un autre scénario possible, serait que les membres de l’opposition à l’intérieur du gouvernement de transition (qui doit être formé dans les 100 jours précédant le vote) pourraient se livrer à une provocation de l’intérieur, pour produire un scandale de dernière minute impliquant trompeusement le gouvernement pour le forcer à une brutale campagne de dommages contrôlés difficile à mener, un ou deux jours avant l’élection proprement dite. Une combinaison des deux possibilités (une provocation dedans, aggravée par une fuite autour d’écoutes électroniques connexe) est également envisageable.

Il y a aussi le risque qu’une provocation terroriste éclate à la dernière minute, et cela impliquerait plus que probablement une cellule UCK, comme à Kumanovo, en réalisant avec succès une ou plusieurs attaques. Le but visé par ce genre de provocation, serait d’irriter la communauté albanaise pour qu’elle soit induite en erreur par les dirigeants communautaires alliés des Occidentaux. Elle pourrait ainsi boycotter massivement l’élection et / ou marcher contre le gouvernement le jour de l’élection, ou alors déstabiliser sérieusement le vote et remettre en question la légitimité du scrutin, s’il se révèle qu’une grande partie de la communauté albanaise (estimée à au moins 25% de la population mais obtenant une proportion égale des sièges parlementaires par l’accord d’Ohrid) a délibérément choisi de s’abstenir. Cela provoquerait un tollé en Occident, qui appuierait totalement les protestataires Albanais et demanderait l’invalidation du vote et / ou la démission du parti VMRO au pouvoir. Faute de répondre à ces exigences, cela donnerait un prétexte aux États-Unis pour intensifier leur tentative de changement de régime contre la Macédoine.


DÉSTABILISATION POST-ÉLECTORALE

La déstabilisation post-électorale de Macédoine peut prendre deux voies, en fonction bien sûr des tarifs de l’opposition. Si elle ne fait pas aussi bien qu’attendu (ce que les sondages indiquent très probablement), elle redescendra protester dans les rues (peut-être après le recrutement de certains partisans parmi les réfugiés) et tentera de suivre exactement le même chemin que celui suivi en mai 2015. La différence essentielle, cependant, est qu’elle va tout faire pour duper la plupart des Albanais et les inciter à s’engager avec elle, après avoir appris que le blâme pour l’absence de ce groupe démographique critique est en grande partie dû à leurs protestations antérieures qui ont fait long feu et ont perdu le soutien des médias internationaux. Le défi est que les Albanais ne veulent pas perturber l’harmonie ethnique qui leur a déjà procuré tant d’avantages depuis que l’accord d’Ohrid a été mis en œuvre, et qu’ils ont déjà prouvé leur loyauté à une Macédoine unifiée en résistant à la tentation de s’organiser contre le gouvernement la dernière fois. En raison de la nécessité stratégique de les faire participer à la tentative de Révolution de couleur post-élection de l’opposition (la principale leçon apprise de l’édition de mai 2015), il est fort probable que diverses provocations sous faux drapeau seront tentées au même moment pour les imputer au gouvernement.


L’autre branche prévisible du scénario qui pourrait se développer après les élections, serait que l’opposition trouve un moyen de truquer les sondages et de gagner, ce qui aurait immédiatement pour effet d’inciter à un mouvement de contre-Révolution de couleur par les partisans pro-gouvernementaux du pays et les citoyens patriotes. Cette fois, cependant, ils ne se présenteraient pas comme des acteurs du statu quo essayant de maintenir la stabilité, mais comme de mauvais perdants dégoûtés par la démocratie et essayant d’intimider les vainqueurs en annulant le vote. Il va sans dire que ce contexte modifié (il n’y avait pas d’élection en cours en mai 2015 pendant la Révolution de couleur) ferait toute la différence concernant la façon dont l’Occident répondrait, permettant aux États-Unis et à l’UE de dépeindre de façon prévisible les patriotes macédoniens comme des insurgés violents (peut-être même comme des terroristes) et de ne jamais reconnaître les succès politiques que les insurgés pourraient obtenir en faisant reculer le coup d’État réalisé avec la Révolution de couleur. Même s’ils devaient récupérer soudainement leurs pertes institutionnelles et trouver un moyen d’invalider le scrutin frauduleux, le pays serait placé sous des sanctions occidentales intenses, jusqu’à ce que l’opposition soit en mesure de contrôler de nouveau le gouvernement, par le vote ou par les balles.


COMMENÇONS LA GUERRE HYBRIDE

Le cours des événements de la guerre hybride dépend évidemment de ce qui se passe dans le sillage immédiat des élections. Chaque cas de violence de rue entre les patriotes et l’opposition pourrait enflammer les tensions dans le pays et pousser l’un ou l’autre côté (en fonction de qui a remporté l’élection et de quel côté proteste contre l’autre) à prendre les armes contre le gouvernement. On peut rapidement transformer une révolution de couleur qui aurait échoué en une guerre non conventionnelle. En outre, un foyer de conflit physique entre les Macédoniens de souche (que ce soient des patriotes ou l’opposition) et les Albanais de souche pourrait aussi pousser le pays plus près de l’abîme. Dans le cas d’un conflit armé, la façon la plus réaliste dont chaque côté pourrait sortir par le haut, serait d’obtenir le soutien de la communauté ethnique albanaise. Il est également probable que ce groupe démographique pourrait lui-même être partagé, selon qui il soutient. Dans une telle situation, les chances stratégiques seraient en équilibre, et il serait extrêmement difficile de dire qui, des patriotes ou de l’opposition, gagnerait.

Si le pays entre dans un scénario d’effondrement en chute libre, la convoitise irrédentiste de la Grand Albanie et de la Grande Bulgarie va commencer à frapper à la porte, Tirana soutenant les terroristes albanais et Sofia à l’affût d’un geste pour envahir les territoires majoritairement macédoniens ethniquement. Pour ce dernier scénario, la Bulgarie pourrait le faire sous le couvert d’un appel à l’aide (que ce soit par un gouvernement d’opposition ou comme une brusque agression contre les autorités légitimes) ou pour protéger ses frontières du terrorisme (la même raison pour laquelle elle a commencé à déployer des troupes en mai 2015). Il y a en fait un risque réel d’un véritable terrorisme albanais et / ou de réfugiés affiliés, éclatant en même temps au milieu de la crise dont on vient de parler. La Bulgarie pourrait alors effectivement avoir un argument assez convaincant à avancer si elle décide d’aller dans cette voie. Cependant, il est peu probable qu’un foyer de terrorisme se développe à proximité de ses frontières, de sorte que se serait vraisemblablement un abus de situation pour avancer à l’intérieur de la Macédoine et faire progresser ses propres objectifs, tout comme la Turquie et les puissances occidentales le font en Syrie aujourd’hui.

L’objectif final de ces voisins à la fois ombrageux et irrédentistes est de diviser la Macédoine entre eux, en utilisant la crise fabriquée par les Américains dans le pays comme prétexte. Le soutien de l’Albanie à ses terroristes ethniquement affiliés, est fondé sur le principe selon lequel ils vont accélérer la création de la Grande Albanie, soit sous la forme d’une fédéralisation de la partie albanaise quasi-indépendante de Macédoine en une entité artificielle et occupée comme le Kosovo, soit par l’annexion pure et simple comme pendant les années fascistes. En cas de succès de l’une ou l’autre de ces méthodes, la Macédoine sous sa forme actuelle cessera d’exister. Le pays sera fortement affaibli, permettant à la Bulgarie de fondre sur elle en application directe ou indirecte de ses intentions hégémoniques. La Bulgarie pourrait même travailler en tandem avec l’Albanie pour provoquer la partition de la Macédoine, avec l’argument que les parties albanaises peuplées indépendantes ou indépendantes de facto du pays, auraient créé un déséquilibre interne qui ne pourrait être corrigé que par des relations plus étroites de l’État croupion avec la Bulgarie, apparemment sur la base de sa sécurité. Si on en vient à cela, la Macédoine deviendra un partenaire junior de la Bulgarie, et les rêves de certains à Sofia pour recréer la Grande Bulgarie seront beaucoup plus proches de la réalité qu’ils ne l’ont jamais été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.


La défense de la Macédoine

Malgré le chaos méticuleusement planifié que les États-Unis envisagent de provoquer en République de Macédoine, le pessimisme ne finira pas forcément par l’emporter. Le plus grand avantage défensif que la Macédoine a pour elle, est son patriotisme de renommée mondiale, qui a écrasé la première tentative de Révolution de couleur. Dans la préparation de sa répétition, il est impératif que les autorités macédoniennes et les éléments patriotes de la société civile continuent de mettre l’accent sur la trahison qui se trame contre leur pays. Il est important de rappeler au citoyen moyen le soutien extérieur à l’opposition et le fait que leur pays n’est qu’un pion dans l’offensive géopolitique plus vaste d’une nouvelle guerre froide par procuration que les États-Unis envisagent de mener contre les méga-projets multipolaires de la Russie et de la Chine. Si les gens ordinaires comprennent l’énormité de ce qui est en jeu et le poids que les États-Unis pourraient y investir pour atteindre leurs objectifs, ils seraient moins sensibles à toutes les provocations de dernière minute que l’opposition pourrait projeter. En outre, insister sur la réussite du bilan économique du gouvernement et la croissance de l’infrastructure visible depuis 2006, serait un moyen efficace et facilement utilisable de rappeler aux électeurs ce qui pourrait être perdu si l’opposition gagnait ou commençait une guerre hybride pour prendre le pouvoir.


Ce qui est indéniable, cependant, c’est que le gouvernement et ses collègues patriotes ont besoin de faire appel à la minorité albanaise afin de maintenir la stabilité à long terme. Cela signifie que leurs manifestations de soutien doivent être inclusives et non entièrement axées sur les Macédoniens de souche. Cela permettrait de se dégager d’un message négatif et de ne pas directement faire le jeu de la guerre de l’information de l’opposition, qui prétend à tort que le gouvernement ne se soucie pas de leurs intérêts. Certaines méthodes véhiculées par le récit artificiel des affiliés de Soros pourraient être efficacement contrées, si la communication comprend la promotion de la réussite que les Albanais ont connue depuis les accord d’Ohrid. En soulignant que les Albano-Macédoniens ont un niveau de vie plus élevé que si ils vivaient partout ailleurs dans la région (à savoir l’Albanie et la province occupée de Serbie du Kosovo), et en leur rappelant que le Parti démocratique d’Albanie est un partenaire de la coalition avec le gouvernement VMRO au pouvoir.

En termes de défenses structurelles, le gouvernement macédonien doit absolument trouver un moyen de contrôler l’afflux de réfugiés dans le pays, et  prendre des mesures résolues pour défendre les parties exposées de la frontière et guider les individus dans des installations structurées. Ensuite, les autorités devraient suivre ou éventuellement accompagner les réfugiés, puisqu’ils transitent par la Macédoine, et idéalement atteindre un accord coordonné avec la Serbie et d’autres pays en aval des Balkans. Cela afin d’accélérer le passage de ces personnes en provenance des Balkans et de les transporter rapidement en Europe centrale, du Nord et occidentale. Bien sûr, les réfugiés légitimes qui désirent sincèrement s’intégrer et s’assimiler à la culture macédonienne devraient être autorisés à rester, selon l’engagement éthique du pays à la charte des Nations Unies. Mais tous ceux qui ne remplissent pas ces critères constituent une menace pour la sécurité du pays et devraient être vivement redirigés vers l’une ou l’autre direction. Dans le même ordre d’idée, il sera nécessaire pour l’armée de rester en état d’alerte tout au long de cette période, car elle devra réagir rapidement à tout foyer de terrorisme albanais et / ou réfugiés affiliés, avant, pendant et immédiatement après le résultat des élections. Le professionnalisme des services de sécurité est donc le complément structurel nécessaire au soutien social apporté par la population patriotique. Si ces deux éléments de sécurité démocratique continuent d’interagir de façon transparente à l’avenir, il y a une très forte probabilité que la République de Macédoine vainque une fois de plus ces plans de guerre hybride concoctés par les États-Unis et préserve l’avenir de la multipolarité dans les Balkans.

Andrew Korybko


Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici

samedi 25 juin 2016

Menaces sur les Balkans

Guerres hybrides (11)

Source, le lien ici : Le Saker francophone


Par Andrew Korybko (USA) – Le 27 mai 2016 – Source Oriental Review


Cette étude a jusqu’ici expliqué en détail le contexte de la guerre hybride dans les Balkans et les vulnérabilités régionales spécifiques qui sont mûres pour être exploitées. Cet avant-dernier article va donc détailler un peu plus les scénarios de guerre hybrides de chaque pays et le dernier article parlera de la grave menace à laquelle fait face la République de Macédoine, le plus sensible de tous les pays des Balkans devant cette nouvelle forme de guerre.


Slovénie

En soi, il n’y a pas de facteurs endémiques à l’intérieur de la Slovénie qui l’expose aux risques d’une guerre hybride, mais elle est en danger de souffrir de déstabilisations à la suite de la crise des réfugiés. Je vous ai déjà parlé de l’incident regrettable où un groupe de réfugiés hors de contrôle a incendié son propre camp, montrant à tout le monde tout le potentiel d’une pandémie qui pourrait sortir des caravanes humaines avec seulement quelques provocateurs passionnés. Heureusement, les autorités ont pu rétablir le contrôle avant que la panique et / ou des agressions aient bouté feu au reste de la foule, mais l’incident a mis en lumière une menace sérieuse qui persistera aussi longtemps qu’il y aura des réfugiés transitant par les Balkans.

Route principale des migrants vers l’Allemagne

La Slovénie elle-même ne devrait pas être ciblée par les États-Unis ou tout autre acteur extérieur ayant l’intention de provoquer une guerre hybride, mais comme on le voit avec l’incident du camp, certains déclencheurs de guerre hybride n’ont pas toujours besoin d’un patron extérieur pour se déclarer. Les conditions d’une émeute de réfugiés sont déjà bien établies et intimement imbriquées dans l’ensemble de l’expérience migration. Cela en partie en raison de l’impréparation des États de transit pour accueillir ces flux humains massifs et aussi en raison de la composition des réfugiés eux-mêmes (surtout des jeunes hommes en âge de faire l’armée et avec des sympathies pro-islamistes). Il existe la possibilité qu’une étincelle imprévue, quelque part le long de cette chaîne des réfugiés transnationale puisse conduire à une émeute plus importante, qui mettrait hors jeu le gouvernement d’un pays victime (que ce soit la Slovénie ou un autre État de transit) et déclenche une crise régionale plus vaste dans son sillage.

Pourtant, il semble que Ljubljana se soit préparé pour ce scénario à la lumière des réfugiés qui ont brûlé leur propre camp et a appelé l’UE à l’aide pour prendre des mesures de sécurité. La Slovénie a évidemment sacrifié un degré de sa souveraineté dans cette demande, mais on peut se demander quel niveau d’indépendance avait ce pays avant même cette situation (c’est un membre si enthousiaste de l’OTAN et de l’UE), de sorte que dans un sens, il n’est pas vraiment utile d’en parler (bien qu’il soit néanmoins pertinent de le mentionner). Par conséquent, une réelle vulnérabilité du pays à la guerre hybride ne provient pas tant d’un incident imprévu qui pourrait conduire à une  plus grande émeute de réfugiés sur son propre territoire, mais aux conséquences humanitaires de ce scénario de guerre hybride ou d’un autre qui se passerait en amont, en Croatie, en Bosnie, en Serbie ou en République de Macédoine, envoyant ainsi un flot encore plus écrasant de gens surgissant à travers ses frontières et étouffant les pauvres défenses institutionnelles disponibles contre une telle déstabilisation asymétrique.


Croatie et Bosnie

La Croatie partage les mêmes risques d’une émeute de réfugiés que la Slovénie, et elle est tout aussi susceptible d’être empêtrée dans un chaos que les migrants provoqueraient. Cela dit, tout comme avec la Slovénie, la Croatie n’est pas une cible pour les guerres hybrides provoquées par les Américains. Ayant bien compris que la stabilité de ses alliés est en danger en raison du régime de réfugiés, Washington veut éviter tout scénario intentionnel pour affaiblir ses partenaires des Balkans occidentaux à l’avantage des Balkans centraux. Si l’affaiblissement des Balkans centraux par la provocation d’une émeute de réfugiés sur leur territoire débouchait sur des conséquences défavorables dans les Balkans occidentaux, il se pourrait que les Américains jouent quand même cette carte stratégique, tant que les méga-projets multipolaires sont suffisamment mis en danger pour justifier les dommages collatéraux sur leur proxy à Zagreb.

Au-delà du scénario des émeutes de réfugiés et pour parler plus concrètement d’autres risques de guerre hybride qui pourraient vraiment aboutir à la participation de la Croatie (en tant que joueur actif ou comme participant passif), les États-Unis voudraient déstabiliser la Bosnie afin d’attirer Belgrade dans un bourbier. Cela a été longuement discuté plus tôt donc il est donc inutile de répéter tous les détails, mais l’idée générale est que le révisionnisme militant issu de Dayton du côté de Sarajevo (à la demande de ses clients occidentaux) a déjà conduit à des tensions avec Banja Luka [capitale de la Republika Srpska, NdT]. Si la tendance actuelle suit le rythme, les relations entre les deux entités fédérales se détérioreront de manière significative dans l’année à venir. L’intérêt de la Croatie dans le cours de ces événements est simple – l’entité croato-musulmane cherchera autant de partenaires externes que possible alors qu’elle se prépare à un éventuel conflit avec la Republika Srpska, et le plus géopolitiquement naturel pour elle serait de tendre la main à Zagreb, qui a ses propres ambitions historiques pour réaliser la Grande Croatie.


À propos de ce contexte, la Croatie essaie de transformer l’entité croato-musulmane de Bosnie en un proxy à son service, et cela devient plus réaliste si  des tensions pré-planifiées et provoquées sont déclenchées contre la Republika Srpska. En vertu de cet arrangement structurel, la Croatie aurait une plus grande implication dans le soutien à une guerre conventionnelle en Bosnie qu’à une révolution de couleur et / ou une guerre non conventionnelle. Ce qui signifie qu’elle ne serait pas nécessairement partie prenante dans un rôle à part entière facilitant une guerre hybride, bien que ses actions seraient susceptibles de contribuer à la déstabilisation de l’ensemble du pays. Le lecteur doit se rappeler que l’une des principales stratégies des États-Unis est d’attirer la Serbie dans le chaudron bosniaque et de la piéger dans un bourbier qui conduirait à un effondrement complet de l’État avec le temps. Cet objectif n’a pas été atteint au début des années 1990, mais il semble maintenant avoir une plus grande probabilité de se produire. Si, bien sûr, les États-Unis pouvaient tromper la Serbie pour la forcer à intervenir. Tout comme les États-Unis ont utilisé le meurtre de Russes dans le Donbass pour essayer de produire une réponse émotionnelle et à courte vue de Moscou, il ils peuvent essayer d’imiter le même schéma en Republika Srpska avec les Serbes pour aiguillonner Belgrade dans un piège géopolitique, et peut-être même aller jusqu’à utiliser une révolution de couleur pour mettre en mouvement une chaîne d’événements.


Serbie

Cela amène la discussion sur la Serbie et la menace très réelle de guerre hybride multidirectionnelle à laquelle elle doit faire face. En continuant avec la tangente abordée ci-dessus, Belgrade doit faire preuve de prudence pour ne pas se laisser entraîner trop profondément dans des problèmes en spirale en Bosnie (provoqués entièrement par les États-Unis, il ne faut jamais l’oublier). En même temps, il lui faut trouver un équilibre entre éviter une reverse Brzezinski et capituler simplement sur sa position géopolitique. Par conséquent, pour prévoir le rôle de la Serbie dans toute déstabilisation à venir en Bosnie, il serait sage pour Belgrade de limiter d’abord son soutien et de s’abstenir de trop se laisser entraîner émotionnellement dans le conflit, peu importe la façon provocante dont l’appât sera agité (par exemple Sarajevo essayant de faire à la Republika Srpska ce que Kiev a fait dans le Donbass [les situations sont complètement différentes, mais l’idée générale est la même]). Outre cette description générale, il n’y a rien d’assez solide à discuter jusqu’à ce qu’un conflit éclate vraiment, et ce sont les spécificités du moment qui dicteront une réaction plus concrète.

L’article précédent avait décrit la menace de quasi-séparatisme qui pourrait émerger des Hongrois ethniques en Voïvodine, poussés comme ils le seraient par des acteurs nationalistes tels que Jobbik. C’est ici qu’une menace de guerre hybride plus traditionnelle pourrait devenir manifeste, car la possibilité existe (si vague que cela puisse paraître maintenant) que cette communauté utilise les technologies de la révolution de couleur dans l’agitation d’une sorte de séparation identitaire plus clairement définie de l’État serbe. Chaque scénario de révolution de couleur recourt à différentes tactiques sur le terrain et lance des slogans qui s’appliquent le plus efficacement possible à la situation donnée, mais il pourrait être prévu que les droits linguistiques puissent jouer un certain rôle dans l’avenir. L’unicité de la langue hongroise est une source de fierté pour ses représentants et fait partie intégrante de l’identité nationale hongroise. Les provocateurs nationalistes pourraient pousser les gens à mieux s’organiser autour de cette revendication afin de faire naître un mouvement d’unification. Par exemple, un scénario possible pourrait être de voir les Serbes hongrois organisés autour de Jobbik exigeant la création d’une soi-disant autonomie régionale hongroise dans le nord de la Voïvodine, en utilisant un conflit linguistique comme prétexte pour galvaniser la minorité hongroise. Cela ne serait probablement pas suffisant pour déclencher sa propre guerre hybride, mais une réponse erronée de l’État à cette crise émergente et préméditée pourrait sérieusement aggraver les relations avec la Hongrie et peut-être mettre en péril les méga-projets des Balkans.


Si on continue de faire le tour des autres menaces de guerre hybrides pour la Serbie, il faut dire une mot des vulnérabilités socio-politiques de Sandzak et de la vallée de Presevo. Les deux régions du sud sont habitées par une grande quantité de musulmans qui pourraient être provoqués pour attiser leur ressentiment contre la majorité serbe titulaire, étant évidemment conscients du succès tactique pour les Albanais basés au Kosovo (même s’ils n’ont finalement obtenu qu’un État failli qui a échoué peu après). L’objectif des États-Unis ici n’est pas de créer un nouveau Kosovo géopolitique, mais simplement de remuer les problèmes entre les minorités et la majorité serbe titulaire. Le fait que la chaîne des réfugiés circule dans la vallée de Presevo est un avantage stratégique à cet égard, car cela signifie que le déplacement de la caravane transnationale pourrait être manipulée comme catalyseur pour ce scénario, par le risque d’émeutes de réfugiés qui a été précédemment discuté. La proximité de ces deux zones avec la province serbe occupée du Kosovo signifie qu’ils sont relativement proches des terroristes affiliés d’ISIS qui ont fais leur nid dans le protectorat de l’OTAN. Le scénario le plus dramatique serait de découvrir que ces personnes ont trouvé le moyen d’armer les réfugiés avant ou immédiatement après une incitation prévue contre les autorités serbes, qui pourraient ensuite être rejoints par les musulmans de la vallée de Presevo (à condition d’avoir été pré-conditionnés pour une telle action) .


Monténégro

Ce petit pays est aspiré dans l’OTAN contre la volonté de la majorité, et cela a déjà produit beaucoup d’instabilité intérieure. Chose intéressante, les conditions à l’intérieur du Monténégro pourraient céder la place à une forme de guerre hybride, mais pas celle qui est favorable aux objectifs de la politique étrangère américaine et qui serait entièrement biologique si elle se produisait. Mis à part les intérêts, discutés précédemment, qu’ont les États-Unis au Monténégro, son territoire géostratégique est envisagé pour accueillir une partie du pipeline ionien-Adriatique depuis longtemps espéré. Il s’agit d’un projet prospectif pour relier le pipeline Trans-Adriatic (TAP, alimenté par le gaz azéri) allant au nord vers la Croatie pour aider Zagreb à devenir une plaque tournante considérable de l’énergie, en collaboration avec son terminal GNL prévu sur l’île de Krk (mais ultra-cher). Du point de vue américain, l’OTAN doit absolument occuper le Monténégro afin de garantir perpétuellement la viabilité du pipeline, et toute opposition légitime contre son proxy Djukanovic ne peut pas être tolérée car il est impossible de savoir si son remplaçant démocratiquement élu voudra ou non du projet. Pour ces raisons, l’OTAN soutient massivement Djukanovic et la violence qu’il a déclenchée contre les manifestants. Le calcul est qu’un Monténégro sans Djukanovic et non aligné sur l’OTAN ne serait plus un pays de transit fiable pour cette politique. Il faut donc l’éviter à tout prix.

De ce point de vue analytique, le soutien aveugle de l’Occident pour l’impopulaire Djukanovic est ironiquement plus nuisible au soft power US que toute autre chose, étant donné que son soutien au milieu de la répression violente et non-démocratique poussée par l’OTAN a terni sa réputation aux yeux de leurs partisans initiaux. La polarisation rapide qui a transpiré depuis l’annonce préventive du gouvernement en septembre sur l’adhésion au bloc militaire semble être irréversible et profondément enracinée, avec la lutte passionnée des partisans anti-OTAN et anti-Djukanovic qui ont peu de chances de jamais revenir sur leurs idéaux. Maintenant que Podgorica a accepté l’invitation de Bruxelles à l’adhésion, la fenêtre de chance se réduit de voir les manifestants cesser d’agir pour arrêter ce qui semble un fait accompli qui se profile. Poussés à agir, ils pourraient très bien produire un effort déterminé contre le gouvernement au cours des deux années à venir avant l’admission formelle du Monténégro.  Une nouvelle série de protestations pourrait faire basculer le pays et prendre forme simultanément dans d’autres villes en plus de la seule capitale. Il n’y a pas de doute que Djukanovic réagira violemment à ce développement et que l’OTAN se tiendra pleinement derrière son membre potentiel avec des moyens politiques, matériels et le soutien des agences de renseignement. Cela signifie que les lignes d’une éventuelle guerre civile sont clairement définies, à condition bien sûr que l’opposition soit assez sérieuse sur la poursuite de son mouvement de protestation face à une adversité si violente.


Les marches organisées dans tout le pays pourraient effrayer Djukanovic en pensant qu’une révolution de couleur se trame contre lui. À certains égards, les technologies politiques et leurs applications tactiques pourraient très bien refléter cette stratégie occidentale traditionnelle de changement de régime. La différence essentielle, cependant, est qu’aucun client étranger ne soutient l’opposition monténégrine. Le mouvement anti-gouvernement tout entier est purement interne et fondé sur la résistance populaire. Par ses origines authentiques, il serait peut-être dans une meilleure position pour atteindre ses objectifs de changement de régime que l’une des révolutions de couleur artificielles tramées par Washington par le passé, en raison de son adhésion littérale aux préceptes énoncés dans le livre de Gene Sharp, De la dictature à la démocratie. Cela fait peur à Djukanovic et à ses patrons à vie de l’OTAN. Par conséquent, ces derniers vont prendre la voie la plus agressive et la plus violente pour répondre s’ils se sentent menacés par une masse critique de manifestants anti-gouvernementaux convergeant sur la capitale. La suite sanglante et chaotique pourrait motiver les opposants à prendre les armes contre le gouvernement et mener une guerre de guérilla. Si elle en vient là, la guerre hybride s’implantera au Monténégro d’une manière que les États-Unis n’auraient jamais imaginés, et son achèvement (le remplacement de Djukanovic par un dirigeant démocratiquement élu et multipolaire) jetterait un froid sérieux sur les plans stratégiques des États-Unis pour les Balkans.


Albanie

L’Albanie est un pays très particulier en ce qui concerne la guerre hybride, car il doit perpétuellement la poursuivre à l’étranger afin d’empêcher son émergence à la maison. Les détails complets de cette théorie sont contenus dans un article précédent ou l’auteur décrit le mythe de la Grande Albanie pour préserver l’unité du pays. En résumé, l’idée directrice est que les différences entre le guègue et le tosque en Albanie sont beaucoup plus grandes que ce que la plupart des observateurs perçoivent, et sans l’idéologie unificatrice de la Grande Albanie, la séparation entre ces deux groupes dialectaux émergerait rapidement et créerait des complications politiques pour cet État perpétuellement pauvre. Afin de l’empêcher, les Albanais sont périodiquement rappelés à la croisade irrédentiste qui se trouve au cœur de la légitimité post-guerre froide du gouvernement.

Typiquement, la Grande Albanie est évoquée chaque fois que l’Albanie elle-même est proche d’une crise intérieure grave que les autorités voient arriver, et ont besoin de cette distraction comme ultime dérivatif. Cela s’est produit au cours de la crise économique de 1997, lorsque la Grande Albanie a été utilisée contre la province serbe du Kosovo, et de nouveau en 2015, lorsque les conditions économiques se sont détériorées à l’intérieur du pays donnant lieu à des dizaines de milliers de migrants destinés à l’UE et à la renaissance en parallèle de l’UCK en Macédoine. Rien n’est une coïncidence, et on peut imaginer que sans la force motrice unificatrice de la Grande Albanie pour les distraire, les citoyens désemparés de l’Albanie dirigeraient leur énergie négative contre le gouvernement et provoqueraient involontairement des conditions chaotiques où la fracture guègue et tosque pourrait prendre une dimension politique.


Il est également important de mentionner (et c’est soutenu dans l’article précité) que l’Albanie est l’un des rares pays au monde où le christianisme a augmenté depuis la fin de la guerre froide. Ce fait est attribuable à l’activité missionnaire catholique très intense dans la partie nord du pays. Au milieu des incertitudes politiques internes, il est possible que cet élément supplémentaire d’identité (Albanais chrétiens) puisse émerger alors que l’identité nationale commence à se désintégrer sur la fracture guègue et tosque. Pour rendre les choses encore plus compliquées, le néo-ottomanisme de la Turquie pourrait poursuivre son embardée dans les Balkans, et Ankara pourrait réussir à faire pression sur ses nouveaux proxy à Tirana pour soutenir à minima (ou au moins rendre leur pays propice à) l’islamisme social. Cela pourrait produire des tensions avec la hausse de la minorité chrétienne d’Albanie, des athées traditionnels, et des musulmans laïques, et cela pourrait se révéler le catalyseur clé pour démembrer l’identité nationale albanaise. Avec tous ces facteurs concurrents identitaire juste en dessous de la surface sociale du pays, chacun d’entre eux étant capable d’émerger au cours de potentielles manifestations anti-gouvernementales au milieu de la crise économique, on ne devrait pas être surpris de voir les élites de Tirana utiliser une fois de plus le mythe de la Grande Albanie afin de préserver leurs positions. Ce sera discuté plus en profondeur lorsqu’on abordera la République de Macédoine.


Grèce

Les USA doivent trouver un équilibre réel délicat lorsqu’ils traitent avec la Grèce. En effet, ils veulent la déstabiliser assez pour empêcher les projets du Balkan Stream et de la Route de la soie des Balkans, sans pour autant gêner le développement du TAP. Cependant, si cela se révélait nécessaire, la Grèce et le TAP pourraient être sacrifiés si cela permettait de garantir la destruction des méga-projets multipolaires. Ce serait cependant une option de dernier recours que les États-Unis ne poseraient sur la table que dans une situation désespérée (par exemple des guerres hybrides insuffisantes en Serbie et en République de Macédoine). Les deux outils utilisés pour atteindre le déséquilibre stratégique de la Grèce et destinés à la placer dans une position de servitude perpétuelle sont la crise des réfugiés et la fracture féroce gauche-droite.


Les réfugiés

J’ai beaucoup parlé de la crise des réfugiés auparavant, et elle pourrait potentiellement affecter la Grèce de la même manière que les autres États en aval, précédemment cités. La principale différence, cependant, est que la Grèce ne s’implique pratiquement pas dans des mesures utiles pour le traitement des réfugiés. Cela signifie qu’il y a moins d’occasions d’utiliser des réfugiés désemparés et de les déchaîner contre les autorités. À vrai dire, la Grèce a à peu près une politique de porte ouverte quand il en vient, égalant à bien des égards la politique des pieds mouillés, pieds secs que les États-Unis ont mise en place pour les Cubains. Dans les deux cas, si un individu est intercepté en mer, il sera probablement renvoyé, ou à tout le moins, ne sera pas autorisé à poursuivre librement son voyage quel que soit l’endroit où il avait l’intention de se rendre par la suite. Mais si cette personne touche physiquement terre en Amérique ou, dans notre cas, la partie continentale du sol grec, alors les règles d’immigration ne sont pas appliquées et elle reçoit carte blanche pour faire ce qu’elle veut (les États-Unis offrant de fait à ces personnes un ensemble de prestations sociales, contrairement aux Grecs, plus pauvres et moins motivés politiquement). Les États-Unis le font à dessein pour attirer les Cubains loin de leur pays et engendrer une crise humanitaire et politique (qui gagne lentement en pression en Amérique centrale en ce moment). La Grèce en revanche mène sa politique de pieds humides, pieds secs pour cause de totale ineptie, de manque de fonds et d’erreur de priorité provoqués par la crise économique.

Migrants en Méditerranée

Sans revenir sur les raisons, l’effet est le même – la Grèce regarde ailleurs concernant les réfugiés. Elle les ignore à un tel point qu’Athènes facilite grandement toutes sortes d’immigration clandestine vers le reste de l’Europe (que ce soit des réfugiés, des terroristes ou des migrants économiques), évitant ainsi que ces individus ne causent de probables émeutes qui pourraient être exploitées par des acteurs extérieurs intéressés. Ils n’existent tout simplement pas, et même si un réfugié se trouve bloqué en Grèce continentale, les Grecs sont beaucoup plus complaisants que dans tous les autres pays de transit. La société semble n’avoir aucun problème avec ces touristes de longue durée et le niveau de vie est si faible à l’heure actuelle que quels que soient les fonds qu’ils ont apportés avec eux pour leur voyage, ils seront largement suffisants pour une période prolongée (gardez à l’esprit que de nombreux réfugiés ont des milliers d’euros avec eux). La seule exception dans ce cas est de savoir s’ils sont bloqués sur une île en route vers le continent. Dans ce cas, leurs perspectives de liberté de mouvement en Europe sont moins brillantes, car ils n’ont toujours pas atteint le continent lui-même. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un facteur de guerre hybride si important parce que toute émeute de réfugiés sur les îles grecques est physiquement contenue et ne pose pas de menace réelle pour la stabilité du gouvernement.


Polarisation politique

La véritable menace qui pèse sur la stabilité grecque n’est pas celle des réfugiés, mais le terrible clivage gauche-droite qui continue de diviser la nation. En Grèce, le concept de politique modérée n’existe pas, les gens sont ardemment soit pour la gauche soit pour la droite. C’est directement issu de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale, de la guerre civile grecque et de la junte militaire qui a gouverné le pays de 1967 à 1974. Toutes les familles grecques ont été affectées à un degré ou à un autre par ces deux événements traumatiques et leurs retombées, quoique leur impact sur chaque individu ait été sensiblement différent en fonction de leur position politique. Il est généralement entendu que les Grecs de gauche ont joué un rôle décisif dans la résistance anti-nazie et ont été naturellement en passe de diriger le pays après la défaite des Allemands. Toutefois le soutien américain et britannique aux nouvelles autorités mises en place (motivées par les craintes naissantes de la guerre froide) ont modifié l’équilibre militaire et, finalement, ont contribué à la défaite des communistes  lors de la guerre civile qui a suivi. Près de deux décennies plus tard, le coup d’État militaire a radicalement mis le pays sur une trajectoire de droite dure et a conduit à de nombreux cas d’oppression étatique contre la gauche du pays. Dans l’ensemble, ces trois événements marquants de l’histoire moderne de la Grèce ont significativement polarisé les citoyens du pays et ont contribué à la menace actuelle de violence politique qui revient à l’occasion de la crise économique.

La souffrance économique endurée par les Grecs ces derniers temps a donné lieu à une hyper-polarisation du clivage gauche-droite existant, comme on le voit par la popularité de Syriza et d’Aube Dorée. Certes, la direction actuelle de Syriza a largement modéré son idéologie de gauche inconditionnelle pour des raisons financières existentielles, sous la forte pression de l’Allemagne et de l’UE, mais beaucoup de ses partisans tiennent encore à leurs idées. A l’opposé du spectre, Aube Dorée est un mouvement d’extrême droite ultra-nationaliste qui a vu sa présence se renforcer au cours des deux dernières années. Idéologiquement parlant, ces deux partis ne pouvaient pas être plus éloignés l’un de l’autre, et représentent littéralement des pôles opposés avec des politiques sociales et des récits historiques incompatibles. Il est difficile d’évaluer le nombre de Grecs, de part et d’autre, assez fervents envers leur cause pour s’engager éventuellement à promouvoir ou défendre des violences de rue, mais dans des situations comparatives d’hyper-polarisation et de malaise économique extrême, il existe une masse critique dans chaque camp pour remplir ce rôle. En règle générale, cependant, il est plus fréquent de voir les partisans de droite le faire que leurs homologues de gauche, même si Aube Dorée a relativement moins de partisans  et d’adhésion que Syriza dans la population. Elle pourrait effectivement avoir une présence de rue plus énergique dans toute agitation future.


À ce stade, il est difficile de prédire les déclencheurs exacts susceptibles de provoquer une vague de violence dans la rue en Grèce, mais on peut en toute sécurité présumer qu’elle serait en lien avec la crise économique et l’austérité  forcée par l’Allemagne. Il est même concevable que ce ne soit pas Aube Dorée qui prendrait une telle initiative mais plutôt les partisans de Syriza, se révoltant contre une décision controversée par leur gouvernement dirigé par leur parti. Ce serait en tout cas un aimant pour des contre-manifestations menées par l’aile droite, qui pourraient alors conduire à une possible violence. Il faut bien avoir conscience des vieilles blessures en Grèce et des divisions politiques profondes toujours d’actualité. Pour les Grecs, il s’agit non seulement d’une question d’affiliation idéologique à un côté ou à un autre d’un point de vue théorique, mais aussi de la façon dont les croyances antérieures ont eu des effets tangibles sur les moyens de subsistance et la sécurité des différents membres de la famille par le passé. Cela rend le clivage gauche-droite très personnel pour beaucoup de gens et témoigne de la difficulté intrinsèque à le dépasser, sans parler de la rapidité avec laquelle la mémoire historique de la violence et de la souffrance pourrait être politiquement ciblée et revenir comme un facteur déterminant et aggravant dans les relations civiles. Heureusement, la société grecque a jusqu’ici résisté à la violence politique que certains trouvent si attrayante et tentante, mais il ne faut pas supposer que la situation actuelle trompeusement pacifique durera indéfiniment. Plus la crise économique perdure, plus chaque camp se polarise, et cela semble n’être qu’une question de temps avant que l’un ou l’autre ne prenne la rue en désespoir de cause pour provoquer une contre-réaction de leurs rivaux idéologiques.


L’enfer en République hellénique

Pour en finir avec les prévisions de guerre hybride grecque, même s’il y a un retour à la violence politique dans le pays, il semble peu probable que cela dégénère en une guerre civile totale. La conséquence la plus immédiate de la violence gauche / droite serait de déstabiliser le gouvernement au pouvoir, qui pourrait se sentir incité à faire appel à un soutien militaire si la situation devait rapidement être hors de contrôle. Il faut garder à l’esprit que l’événement précédent – des manifestations politiques à grande échelle de l’un ou des deux camps – pourrait tactiquement ressembler à une révolution de couleur en fonction des technologies politiques impliquées. Le point de rupture pourrait provenir d’un affrontement entre les deux et / ou d’une intervention militaire inattendue (et peut-être menée sauvagement) qui conduirait à des affrontements entre civils et / ou entre l’État et des civils.

Cela ne signifie pas qu’une guerre non conventionnelle entre l’un ou l’autre des camps va se produire, mais ce point lui-même est sans importance dans le contexte plus large de la grande stratégie américaine, parce que le gouvernement aurait déjà été déstabilisé dans la mesure où aucun des méga-projets multipolaires ne serait plus une priorité depuis longtemps. Ces projets ne seraient plus actualisables par eux-mêmes à partir de ce moment, mais si l’un ou l’autre d’entre eux devenait le sujet d’un débat politique intense (par exemple, si la Route de la soie des Balkans devait être construite principalement par des travailleurs chinois importés au lieu de Grecs au chômage), il est possible que la pression à la base soit appliquée pour effacer tout le travail ou au moins l’arrêter indéfiniment, surtout s’il y a un remaniement du gouvernement ou un changement pur et simple dans le sillage de violences de rue. Si cela se produit, les États-Unis auraient réussi à saboter les deux projets tout en maintenant Athènes au bord d’un chaos à grande échelle. Cela permettrait à la Grèce de jouer encore son rôle en tant que pays pivot de transit pour le projet TAP et de rester une pièce essentielle du monde unipolaire.

Andrew Korybko

A suivre...

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride.

Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici